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Suel Kerouac l’a fait

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Quelques mois auparavant, je mentionnais la réédition-retraduction de l’œuvre de Jack Kerouac, le roman initiatique devenu récit autobiographique Sur la route, sous intitulé par Gallimard (pour ne pas confondre avec le Folio ?) « le rouleau original » (faisant ainsi référence...

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Rentrée littéraire, scène 1 : Rengaine, de Julien Maret, éd. José Corti

Posted by Jean-Mi | Posted in Librairie -edition, Livres | Posted on 16-08-2011

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Un homme tombe. Il livre ses pensées tout au long de cette chute. Il ne sait s’il tombe dans un tube, dans un tuyau ou dans un trou, il sait juste qu’il tombe.

Avec une intensité rare et une imagination sans faille, le lecteur tombe avec lui, notre chute s’accélère, nous pensons aux mêmes choses que lui et tombons encore, sans être arrêté. Peut-être la chute sera-t-elle stoppée par un matelas ou un sol dur. Auquel cas, cette deuxième proposition serait la meilleure, sans quoi sur un matelas il devrait se laisser mourir de faim. Il n’y a pas à manger dans ce trou ou ce tube. Il y a juste le poids de son corps et le vide, le noir autour de lui, et de quoi réfléchir à ce qu’a été sa vie avant d’entrer dans ce trou. Et pourquoi y est-il entré ? Même à ça, il n’y avait pas pensé. Sans regrets aucun, car le tombeur sait qu’il ne peut pas faire marche arrière. Il s’interroge seulement sur les raisons qui l’ont poussé à se laisser tomber dans ce trou sans fin. Les raisons qu’il a eu de vouloir quitter la surface du monde. Il donne l’impression au lecteur d’être devant un témoignage d’Expérience de Mort Imminente, ces histoires de couloir et de lumière blanche. Dans ce cas contraire pourtant, le narrateur ne fait pas l’expérience de la mort. Seulement de la chute. Il sait qu’il a quitté le monde des vivants, mais il n’entre pas non plus dans le monde des morts. C’est là toute l’ambiguïté de cette chute. Et toute l’ambiguïté de ce très court roman.

Rengaine m’a happé avec lui dans son puits et je ne m’en suis relevé à la fin qu’avec difficultés. Un roman très court, sans doute parce que si elles étaient répétées sur plus de 96 pages, la rengaine lasserait. Avec ce nombre suffisant de pages, comme une nouvelle un peu longue, ou une novella comme le disent nos chers amis américains, il n’en est rien. Le lecteur est fasciné dès le début par cette chute autant métaphysique que physique.

Rengaines, de Julien Maret, éd. José Corti coll. « Domaine Français », parution le 1er septembre 2011, 14,50€

Blackbird, l’oiseau noir de l’auto-édition

Posted by Jean-Mi | Posted in Librairie -edition, Livres | Posted on 25-05-2011

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À sa parution, la BD Blackbird de Pierre Maurel a caracolé plusieurs semaines dans les 10 meilleures ventes BD indépendante du site de la FNAC. Longtemps avant, je m’étais promis de venir poster sur la formidable aventure qu’a été Blackbird. D’abord publiée en fanzines auto-produits au nombre de 6 volumes, elle est sortie le 15 avril en album cartonné (très joli objet au demeurant), par l’éditeur de bande dessinée du moment, L’Employé du Moi.

Il était convenu avec Manu, administrateur de ce blog, de ne pas parler de bande dessinée, ce vile sous genre de la littérature, que la majorité des libraires sous-affectionnent. Je me suis permis à quelques reprises de le mentionner, quand l’occasion se présentait, un coup de cœur ou une envie pressante. Aussi, excuse-moi Manu, je vais une nouvelle fois tromper ton autorité.

Si je trouve Blackbird digne d’intérêt, c’est parce qu’elle (le féminin de bande-dessinée) ou il (le masculin de roman graphique) mentionne en premier lieu la loi Lang et le prix unique du livre, que tous les libraires aiment parce qu’elle permet de maintenir leurs boutiques à flots. Pas bête, comme accroche, mais il manque une problématique. C’est simple. Trop simple ? Je n’espère pas. Je ne suis pas seulement un libraire qui espère un jour être indépendant, je suis aussi et surtout un client de ces librairies qui défendent une sélection d’assortiment propre à elles, et avec passion.

Le problème dans Blackbird, c’est que la loi sur le prix unique du livre est abrogée. L’histoire se passe aujourd’hui pourtant, ou juste demain. C’est une forme d’anticipation proche. Très vite, et c’est ce qui va intéresser les héros de Blackbird, l’auto-édition est interdite. Toute parution d’objet papier doit passer par les mains de l’État censeur. Un collectif d’auteurs de fanzines – le fanzine s’appelle lui-même Blackbird – mise en abîme de l’auteur Pierre Maurel ? Il nous y répondra, je l’espère, bientôt – se révolte contre cette loi, et continue coûte que coûte à publier.

Au fil des numéros de Blackbird – le Blackbird que l’on tient entre nos mains, comme le Blackbird de fiction – des choix vont se faire. Celui de continuer à s’auto-publier n’est pas sans risques. L’un des membres prend la voie, pas si facile, de la sûreté, et sera publié par une maison de micro-édition. Lâche, traitre ? Est-il paranoïaque ? Toujours est-il qu’il va se détester, et continuera de défendre, avec d’autres armes, et passivement, certes, l’auto-édition.

Les autres seront fliqués par les boutiques de photocopies, et devront voler des imprimantes, photocopieuses et toners d’encre pour continuer. Progressivement, ils vont devenir des hors-la-loi, et se cachent.

Dans un style épuré, réaliste et un brin sauvage, à l’encre noire, le dessin est structuré en 3 bandes de 2 cases par page, éclatées ou parcellarisées souvent, donnant le détail de l’action. Le récit est construit linéairement, de l’adoption de la loi à l’action directe, et le lecteur plonge dans le quotidien des citoyens en marge de leur cité.

Ébahi – et néanmoins surpris par la tournure des événements, une petite loi de rien du tout qui va en entraîner d’autres, agissant tel un rouleau compresseur sur la population – le lecteur s’enthousiasme lors d’entartages de députés, se régale devant les courses-poursuites en skate, et vibre à l’unisson avec les auteurs qui, ne perdant pas espoir, distribuent clandestinement leur fanzine, et continueront toujours. Nous gardons espoir.

Coup de chapeau à cet excellent roman graphique !

Blackbird, de Pierre Maurel, éd. L’Employé du Moi, Bruxelles, avril 2011, 128 pages, 14,90€

le blog de Pierre Maurel

L’indien blanc, Craig Johnson, 1ère partie

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 22-05-2011

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L’indien blanc, c’est le titre de la troisième aventure du shérif Walt Longmire, comté d’Absaroka, Wyoming, déjà rencontré dans Little Bird. L’indien blanc, c’est un faux indien mais un vrai blanc, vivant à Philadelphie de petits coups. Le lien qui unit Longmire à L’indien blanc ? La fille du shérif, Cady, avocate à Philadelphie.

Quand l’acolyte du shérif Henri Standing Bear – celui-là vrai indien – doit faire une exposition de photos sur les indiens du Nord-Ouest dans la métropole de la Côte Est, il est accompagné de Walt qui va en profiter pour voir sa fille. À peine arrivé, il n’a pas encore posé ses valises, que sa fille chérie est agressée en rentrant du travail. Elle reste dans le coma, veillée par son père, et, à tour de rôle, par tout l’entourage de la famille à Philadelphie, et seul le chien de Walt n’ira jamais à l’hôpital.

Un duo de flics est chargé de l’enquête et, quoique s’en empêchant, le shérif sorti de sa juridiction, va empiéter sur leurs plate-bandes. Il avait pris son revolver pour faire du tir sportif au club de sa fille (eh oui ! on est aux États-Unis). Accompagné par la Nation Cheyenne, surnom affectué dont est doté Standing Bear, le shérif Longmire commence par retrouver le fiancé de sa fille, avocat lui aussi, qui aurait trempé dans des affaires de drogues. Le soupçonnant d’être l’auteur de l’agression, le shérif et l’indien le terrorisent, le menacent, et le soir-même, le jeune avocat est retrouvé mort, jeté d’un pont sur la chaussée.


Tout va vite, trop vite pour les deux compères de l’ouest. Troublé par tout ça, le shérif délaisse son chapeau de cow-boy pour une casquette de l’équipe de base-ball des Phillies. Pour ne pas changer ses habitudes, il se retrouve autant à l’hôpital pour veiller sur sa fille que pour panser ses blessures, après s’être rompu le cou, fait passer à tabac et pris une balle. L’attente occasionnée, tant par ses blessures que par les incertitudes à propos du coma de Cady, le rend impatient face à des énigmes tendues par un mystérieux messager, qui pourtant cherche à l’aider.

Il rencontre Lena, une belle femme de 60 ans à peine. Elle est la mère de Vic, l’adjointe du shérif, restée à Durant, WY. Lena, quoique mariée à un flic, chanteur d’opéra à ses heures perdues, fait visiter la ville à Walt et le séduit… Veuf depuis peu, il a toujours eu des rapports très difficiles avec les femmes depuis lors. Dans Little Bird, sa première aventure amoureuse depuis le décès de sa femme, termine en eau de boudin… Avec la naïveté d’un adolescent découvrant ses premiers émois amoureux, il se laisse attirer par la belle Lena. Pourtant, à la maison, il a laissé son adjointe Vic, fille de Lena, avec quelque chose entre eux deux, quelque chose d’imperceptible et qu’ils ne peuvent encore percer à jour, la faute à leurs rapports professionnels. Si Lena et Walt avaient eu toutes leurs chances, c’était sans compter sur l’arrivée de Vic, qui déboule comme une furie – elle est surnommée La Terreur par sa mère – et les sépare bien malgré Lena.

On le voit tout de suite, que Vic et Walt avaient dès le début toutes leurs chances. Lui est un obèse et vieux shérif désabusé, qu’on imagine volontiers boutonneux et boiteux, pourquoi pas, quand elle est une jeune flic très canon d’origine italienne. Ils ont donc tout pour aller ensemble, n’est ce pas ? Mais ça fait partie du jeu, le vieux croûton, parce qu’il est viril avec son gros flingue, va se taper la jeune et sexy fliquette. Une analyse des codes du polar américain contemporain de ce genre donneront lieu à la 2ème partie de cet article. Je tenterai d’y faire une approche comparative des œuvres de « classiques » de la littérature policière contemporaine (pour l’instant, seuls James Lee Burke et James Crumley sont à « l’étude »), avec celle de Craig Johnson.

Mais ce n’est pas le plus important, L’indien blanc est un roman très drôle. On ne peut pas s’empêcher de sourire, comme devant un vieux Chaplin, vu et revu, de lire les aventures des deux ploucs de l’Ouest arrivant dans la grande ville. Quand ils se retrouvent embarqués dans plusieurs meurtres liés à un sombre trafic de drogues et à des avocats véreux, on se dit qu’ils en font un peu trop. Mais la sincérité des émotions livrée par l’auteur à travers le narrateur est telle qu’on y croit. On se laisse embarquer à fond de train, entre deux goulées de whisky et deux canettes de bière, à jouer aux gendarmes et aux voleurs.

L’indien blanc, de Craig Johnson, éditions Gallmeister, coll. « Noire », trad. Sophie Aslanides, Paris, avril 2011, 23€, et Little Bird, en coll. « Totem », Paris, avril 2011, 10€

Récemment, aux éditions Gallmeister, un autre très bon roman (d’après les critiques, et parce que j’en ai lu les premiers chapitres), entre polar et nature writing, Le Signal, de Ron Carlson, qui mérite bien ici une mention.

Chroniques de lectures : La danse de l’ours, James Crumley

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 20-03-2011

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Milo Milodragovitch est un détective privé au chômage. Agent de sécurité, il oublie son sort à la coke et au Peppermint pour ne pas replonger dans le bourbon, jusqu’au jour où une vieille dame qu’il a jadis connue, Sarah Weddington, lui propose une affaire faisant appel à son ancien métier. Milo n’est pas riche, son père, qui l’était, ayant bloqué son héritage jusqu’à l’âge de ses 52 ans, dans une paire d’années. La vieille lui propose une fortune pour participer à ses excentricités ; en effet, du haut de sa villa, elle observe à la jumelle, chaque semaine, même jour même heure, un couple pendant une heure dans la même voiture, et qui repart après n’avoir que discuté. Obnubilée par la question de ces rendez-vous étranges, la vieille dame les fait suivre par Milo pour lui apprendre tout de leur vie.

Ce qui ne devait être pour Milo qu’une promenade de santé, immorale certes, mais enrichissante, prend un tout autre chemin lorsque la voiture de l’homme explose dans le parking d’un motel où il a passé la nuit après son rendez-vous hebdomadaire. Avant de quitter les lieux, Milo fouille le cadavre en train de brûler et prend le contenu du coffre de la voiture. Bilan : plusieurs kilos de coke et des armes de guerre. Il choisit de tout garder, ce qui l’aidera à affronter la suite des événements. D’autant plus lorsqu’il s’assoit sur une bombe dans son propre véhicule. Il comprend en la désamorçant sans s’émouvoir, qu’il avait posé les fesses sur quelque chose de brûlant en suivant la voiture, et qu’il a foncé dans les flammes, au propre et au figuré, en volant les pièces à conviction du véhicule en feu.

Le privé, un peu revenu de tout, ne doit la réussite de son enquête qu’en mépris de tout danger. Il aime ce danger, et sans lui, Milo ne serait pas ce qu’il est, un vétéran de la Corée marié cinq fois, alcoolique et drogué, et pourtant possédant la plus belle âme humaine de tout le Montana. Parce qu’il vit dans le Montana, ce dont vous pouviez vous douter, et le narrateur aime la beauté de ses paysages, aime l’arrivée de l’hiver et la mélancolie se dégageant de tout ça. Il s’empêtre dans une affaire dont il ne comprend pas les enjeux, se confronte à des gens pires que lui et tire toujours, à répétition et par hasard, son épingle du jeu, jusqu’à l’apothéose dans la fusillade finale. Malgré ce que l’on pourrait croire, Milo Milodragovitch est un philanthrope perdu dans un monde à l’agonie, une brute sensible qui trouvera son contentement dans un peu de poudre blanche au creux de sa narine, un flingue à la main, des femmes toutes plus belles que les autres, et les terres de ses ancêtres.

La danse de l’ours, de James Crumley, trad. de François Lasquin, éditions Gallimard « Série Noire » 1994, et Folio « Policier » n°68, 1999

Norman Maclean, écrivain-pêcheur

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 20-02-2011

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Dans la série des romans adaptés en films, aujourd’hui : La rivière du sixième jour de Norman Maclean, adapté par Robert Redford en 1993 sous le titre Et au milieu coule une rivière.

Pour mémoire, la précédente mention de livre adapté en film, c’était pour Légendes d’automne dans l’article consacré à Jim Harrison. Le film de Edward Zwick avait donné autre chose que ce à quoi pouvait s’attendre le lecteur fan de Harrison. Aujourd’hui, le film de Redford laisse un avis sensiblement différent.

Rappelons d’abord en quelques lignes, les similitudes de ces deux histoires, avec lesquelles il serait aisé d’ajouter L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ; sans doute en parlerons nous un autre jour. Légendes d’automne et La rivière du Sixième jour ont certains points de ressemblance qu’il est intéressant d’énumérer.
Tout d’abord, le lieu commun aux deux textes : le Montana. Légendes d’automne se déroule près de la frontière nord de l’état, quand La rivière du Sixième jour évoque Missoula, Helena, Wolf Creek, des villes du centre de l’état.
Dans chacun des deux ouvrages, la nature joue son propre rôle. Au coeur de l’intrigue, et jusqu’au titre pour La rivière du Sixième jour, la nature est l’un des principaux protagonistes. Nous l’avions déjà remarqué dans l’oeuvre de Jim Harrison et de beaucoup des auteurs des écrivains du Montana, reconnus sous l’expression Montana Connection, ou à tort, Ecole du Montana, dont Harrison et Maclean font partie.
L’époque est commune à Légendes d’automne et à La rivière du Sixième jour. L’entre-deux-guerres. Légendes d’automne commence avec le départ des trois frères Ludlow pour la Première guerre mondiale, et termine, en gros, entre la fin de la Prohibition et les années 70, à l’heure où Harrison rédigeait sa nouvelle. Dans La rivière du Sixième jour, l’action se déroule dans les années 30, mais la narration évoque également le passé et le « futur », dans les années 60, à l’heure où l’auteur regroupe ses souvenirs pour les coucher sur papier.
Enfin, les deux films convoquaient Brad Pitt dans l’un des rôles principaux.

J’ai toujours eu du mal à définir le film Et au milieu coule une rivière. Entré dans mon panthéon des films « fleur bleue » dès mon jeune âge, avec Légendes d’automne justement, mais aussi Les enfants du marais (entre autre adaptation de roman, mais je m’égare), Et au milieu coule une rivière a longtemps été un film que j’ai aimé voir et revoir, même si je devais en passer par la VF pour cela. Je ne crois pas me planter en disant que c’est un beau film, mais que le roman dont il est adapté est tout simplement magnifique.
Revenons à l’histoire. Norman Maclean rassemble ses souvenirs. Au début du récit il narre la vie de famille, l’enfance, leur père pasteur presbytérien très « collet monté », l’apprentissage de la vie et l’amour à travers les prismes de la pêche à la mouche et de la religion.

Ainsi l’illustre ce court extrait du début du récit : « Il [le père] nous avait expliqué, à mon frère et à moi, que les disciples de Jésus étaient tous des pêcheurs, nous laissant entendre – ce dont nous étions intimement persuadés tous les deux – que les meilleurs pêcheurs du lac de Tibériade étaient tous des pêcheurs à la mouche, et que Jean, le disciple préféré, pêchait à la mouche sèche. »

Au fil de la lecture, les souvenirs de Maclean se concentrent progressivement sur ce qui a fait le drame de sa vie et de celle de ses parents, la mort de son frère Paul. Il ne l’aborde pas frontalement, mais tourne autour du pot pendant un moment, y faisant allusion et, enfin, l’annonçant, vers le milieu du récit. Le reste de l’histoire n’est plus tendu que vers les derniers moments du narrateur avec son frère Paul.
Ce qui au début n’était montré que comme un simple livre de souvenirs, aborde en fait la question de la perte et de la culpabilité face à la mort d’un proche. Cette question entête l’écrivain pendant les dizaines d’années séparant le drame de la rédaction du livre, et son père souffrant lui aussi d’être hanté. Ce livre est comme un carnet de deuil ; après l’écriture de son trauma, il pourra reprendre une vie normale, ou, réconcilié avec lui-même, il pourra enfin, à son tour, mourir, apaisé.

C’est un court roman magnifique. En-dehors des détails techniques liés à la pratique de la pêche à la mouche, pratique à laquelle je ne suis pas familier, l’expression des sentiments et des émotions du narrateur est très bien décrite. Dans le film, cette voix-off entêtante, du début à la fin, reprend le texte de l’écrivain et module un temps pour les actions et un temps pour les dialogues.

La rivière du Sixième jour de Norman Maclean, et aussi : Montana 1919 et La part du feu, tous des souvenirs de l’écrivain, tous chez Rivages, et en poche.

Une fois prochaine, je causerai d’un autre auteur de la Montana Connection, et pas des moindres : James Crumley.

L’impossible intégrale des nouvelles de Dashiell Hammett

Posted by Manu | Posted in Livres | Posted on 08-02-2011

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À peine sortie et déjà dépassé. L’«Intégrale» des nouvelles de Dashiell Hammett¹ a du plomb dans l’aile. Quinze inédits de l’auteur américain méprisé par McCarthy furent retrouvés par l’université d’Austin dans le Texas. Certains de ces écrits seraient – on nous l’assure – typique de l’écrivain, pleins de flics verreux, de voyous et de détectives alcooliques mais dur à cuire. D’autres en revanches seraient bien plus surprenantes.

L’auteur et ex-détective, considéré par beaucoup comme l’un des créateurs du roman noir est connu en premier lieu pour le Faucon Maltais. Ouvrage que vous pouvez retrouver dans sa bonne traduction (conseillé par Jean-Mi) dans la collection de Gallimard, Quarto.

En attendant, pour d’obscure raisons de négociations de droits, vous ne pourrez lire qu’un de ces court récit dans The Strand. Rassurons nous, les autres devraient être publiés prochainement. Il suffira alors à Omnibus de faire une «intégrale des nouvelles de Dashiell Hammett volume2» en attendant d’autres découvertes de ce genre.

¹ Coups de feu dans la nuit. L’intégrale des nouvelles, Omnibus, 29€

Gallmeister est le père noël

Posted by Jean-Mi | Posted in Librairie -edition, Livres | Posted on 16-12-2010

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Si comme moi, vous êtes impatients de découvrir le prochain roman de Craig Johnson, Un indien blanc, en avril 2011, alors suivez mes conseils, et foncez chez votre libraire acheter l’un des ouvrages du catalogue des éditions Gallmeister. Une surprise, faisant office de cadeau de Noël, vous y attendra. Désert solitaire d’Edward Abbey, dans une nouvelle traduction, est le récit de l’écrivain de l’ouest américain, lors de son premier été de ranger dans un parc national des Rocheuses. Pour rester chez cet auteur mythique, et en puisant dans les valeurs sûres du vieux fonds des éditions Gallmeister, et j’ai envie de dire dans les classiques du catalogue, prenez Le gang de la clef à molette, roman culte de la contre-culture, de l’action directe écologique, par une bande de fous furieux de la clef à molette aussi différents que nourris par les mêmes desseins. Un riche chirurgien, sa jeune et sublime maîtresse, un vétéran du Viet-Nam assoiffé de violence et un guide de rafting mormon, sont réunis à l’occasion d’une descente du Colorado. Au détour des bivouacs, ils s’abreuvent de bières et de discussions enflammées sur l’industrialisation de l’Ouest et la marchandisation des terres. Ils s’arment d’outils de sabotage et vont détruire les engins, machines et autres symboles capitalistes de la civilisation, qui hantent leurs paysages. Un road-trip déjanté et halluciné dans le désert de l’Ouest, ponctué de courses-poursuites en camion sur les pistes de montagnes et d’actions de sabotage jouissives. Pour revenir dans les nouveautés du catalogue, et si ce n’est pas déjà fait, prenez le best-seller de la maison, prix Medicis étranger 2010, Sukwann Island, de David Vann, une île sur laquelle débarquent un père et son fils de 13 ans pour vivre une année à la dure, et où le drame se profile. Si cette profusion de nature vous laisse toujours indifférent, alors prenez Une bien étrange attraction, de Tom Robbins, un roman harmonique où, dans un cirque ambulant et à consonance hippy de la côte ouest américaine, une jeune et sexy voyante chamane croise la route d’un percussionniste afro-américain. Ils décident ensemble de monter un zoo sur une aire d’autoroute. Mais ils ne supportent pas de voir les animaux en captivité, et ils vont se rabattre sur d’autres espèces, menant le roman tambour battant, avec le concours de personnages plus farfelus qu’eux deux. Pour les petits budgets de ces temps de misère, piochez dans la toute jeune collection de poche de Gallmeister nommée « Totem ». Vous trouverez Indian Creek de Pete Fromm. A l’instar d’un Edward Abbey ou d’un Rick Bass (dans Winter), l’auteur raconte comment il a été adopté par la nature sauvage. Etudiant en biologie à Missoula, Montana, il s’est retrouvé du jour au lendemain, pour épater les beaux yeux d’une fille à la piscine du campus, embauché comme gardien d’élevage d’œufs de truites, dans un torrent perdu dans la montagne, pendant tout un hiver. C’est la longue et solitaire quête identitaire de ce jeune homme qui restera dans la nature toute sa vie. Vous retrouverez d’ailleurs un récit de Rick Bass, parti sur la piste de l’hypothétique existence de grizzlis dans le Colorado, avec son pote Doug Peacock (écrivain) et d’autres ahuris, scientifiques, artistes et écolos (Les derniers grizzlis). Vous y trouverez aussi un auteur inconnu, Jim Tenuto, qui a signé son premier roman, La rivière de sang. Dahlgren Wallace, guide de pêche à la mouche dans une propriété du Montana, retrouve son client gisant mort dans sa rivière. Accident ? Pas sûr. La victime est un riche homme d’affaires mêlé à beaucoup d’histoires. Ses affaires dépasseraient Dahlgren s’il n’avait eu envie d’y mettre le nez, alors qu’il est, premier témoin et amant de la femme de la victime, le suspect numéro un. A l’achat d’un livre du catalogue Gallmeister, le libraire, s’il est sympa et/ou commerçant, vous offrira une nouvelle de Craig Johnson. Il parait que l’auteur offre chaque fin d’année une nouvelle à ses lecteurs. Cette année, l’éditeur Oliver Gallmeister a eu l’idée de la faire traduire par Sophie Aslanides, traductrice des deux premiers romans de Craig Johnson, Little Bird et Le camp des morts, et de la publier dans le même format que les romans, en moins épais, évidemment. L’éditeur, pas chien non plus pour Noël, a même pensé aux lecteurs fauchés, et a publié la nouvelle en ligne sur son site ; aussi, si vous êtes fauchés, ou pingre, ou les deux, suivez ce lien. A l’écriture de ces lignes, la tempête de neige fait rage à ma fenêtre, comme dans le comté d’Absaroka, Wyoming, et je suis bien au chaud devant un feu qui crépite. A bon entendeur, joyeuses fêtes.

Suel Kerouac l’a fait

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 22-11-2010

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Quelques mois auparavant, je mentionnais la réédition-retraduction de l’œuvre de Jack Kerouac, le roman initiatique devenu récit autobiographique Sur la route, sous intitulé par Gallimard (pour ne pas confondre avec le Folio ?) « le rouleau original » (faisant ainsi référence au long rouleau de parchemin utilisé par l’auteur pour taper le texte d’une traite).

En dehors de cette œuvre magistrale, le lecteur averti connaitra Les clochards célestes, Les anges vagabonds, Le vagabond solitaire et j’en passe et des meilleures. Tous traitent, comme nous le remarquons dans les titres eux-mêmes, des vagabondages de l’auteur et de ses alter-ego chers aux littérateurs américains (et aussi français, mais ça me déprime d’en parler aujourd’hui, Houellebecq a eu le Goncourt que faut-il d’autre ?)

Qu’en est-il des moments tranquilles de l’écrivain canadien ? Qu’en est-il de la douceur du foyer dont il n’arrive pas à s’attacher dans ses « romans » ? Et bien, quand Gallimard publiait en grandes pompes « le rouleau original », les éditions La table ronde faisaient paraitre Le livre des esquisses (1952 -1954), extraits des journaux de Kerouac quand il vivait chez sa sœur en Caroline du Nord. Des pensées, des anecdotes de rien du tout ou presque, des conversations qu’il reporte, parfois avec minutie, parfois en quelques mots, comme bavés sur un coin de table, sortant ce carnet de sa poche poitrine de chemise ; des poèmes donc, beaucoup de poésie dans ce qu’il raconte. Il dévoile dans ses textes beaucoup de lui-même et de ses contemporains.

Lucien Suel est le traducteur de ces textes manuscrits. Spécialiste de la littérature beat, lui-même poète et écrivain, je tiens à saluer cet homme. Je l’avais découvert il y a deux années, quand paraissait un livre intitulé Mort d’un jardinier, à la Table ronde. Aujourd’hui publié chez Folio, il est temps de remarquer ce roman fantastique.

Mort d’un jardinier nous laisse penser qu’il est le contraire d’un roman d’apprentissage. Et pourtant, non. C’est le long monologue intérieur du narrateur s’adressant au personnage central du roman. Le jardinier. Il descend au petit matin dans son potager et le narrateur lui parle de l’univers qui l’entoure. De ce microcosme dont l’homme a transformé sa vie. De rappeler, entre le carré de terre à biner et les odeurs à humer, la vie de cet homme. Ce sont ses souvenirs qu’il nous découvre, des souvenirs d’une vie pleine, de voyages, de rencontres, de musique, d’amitié, d’amour, de bière, de joie. La vie d’un homme qui aime la vie. Chaque action présente dans son jardin est comme induite par son passé. Si l’homme est vieux aujourd’hui, nous n’en savons rien, mais nous nous en doutons. Des problèmes cardiaques, des pincements, très douloureux ou pas trop. Il vit avec et sait qu’il va mourir. Mais avant de mourir il se souvient de tout. Ce mystérieux narrateur, cette personne qui lui fait la conversation, qu’on pourrait imaginer assis sur un banc ou un muret dans ce jardin et qui regarde le jardinier travailler, ou qui l’aide, cet homme lui rappelle tout de sa vie. Ce narrateur qui, après tout, n’est qu’une voix dans le livre, n’est-il pas simplement le reflet de la pensée du jardinier ? Se parle-t-il à lui même pour se souvenir ? On n’en saura rien. Le jardinier travaille, se repose en fumant une cigarette, regarde la beauté du paysage, reprend le travail. La journée décline. Et avec elle, la vie s’en va. Le jardinier ressent cette douleur une nouvelle fois. Elle monte en lui, se fait plus violente, plus aiguë. C’était joué d’avance bien sûr, avec un titre comme celui-là, et nous connaissons la fin. Mais ce qui est important dans ce roman, ce n’est pas la mort du jardinier, il n’y a même pas de surprise, mais c’est la vie de cet homme devenu jardinier. Cet homme qui a aimé la vie, l’en a remercié plus d’une fois en profitant d’elle et de ses plaisirs. Au crépuscule de sa vie, il fait le point et se souvient. Mort d’un jardinier n’est pas un livre sur la mort ; c’est un livre sur la vie. À l’image des légumes, des fruits, des fleurs de son jardin, qu’il a vu pousser et qui un jour, mourront derrière lui. On en est à la vie.

Mort d’un jardinier est un magnifique premier roman.

Mentionnons maintenant le travail de l’artiste, du poète, de l’écrivain Lucien Suel. Il a un blog baptisé Lucien Suel’s Desk (« L.S.D. ») dans lequel il parle de ses ouvrages (nombreux) et des éditions Station Underground d’Emerveillement Littéraire (« S.U.E.L. »), et un autre blog baptisé SILO dans lequel figurent des extraits de son œuvre.

Parce qu’on ne parle pas assez des auteurs anodins, voilà de quoi réparer l’injustice.

La rentrée du roman graphique, 2ème partie : Local

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 13-09-2010

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Lorsque la 4ème de couverture invoque le souvenir de Jack Kerouac, inutile d’en rajouter. Je me sois senti attiré par ce roman graphique comme je m’étais senti attiré par Sur la route. A la fin, je n’avais pas la même impression de souffle divin, mais me suis tout de même emballé. Local c’est un pavé en noir et blanc, un dessin à l’américaine proche encore de l’underground et des Marvel, blindé de détails, une histoire de quête initiatique à l’américaine : la misère, la rue, la drogue, l’amour, le voyage, les espoirs et désespoirs d’une jeunesse qui se croit perdue. C’est ce qui fait la spécificité de Local.

Megan McKeenan est une jeune femme qui, parce qu’elle en a marre, va quitter sa ville de l’Oregon. Au fil des chapitres, au nombre de 12, ce sont autant de villes dans lesquelles elle aura vécu pendant son périple long de douze années. Elle reviendra quand la boucle aura été bouclée, grâce à un événement qui la fera réagir.

Chaque fois elle s’installe quelque part, tout va plus ou moins bien, mais quelque chose l’en fait une nouvelle fois partir. Ainsi, à Halifax, elle est caissière au cinéma. Chaque soir, elle change de badge et de prénom. Comme si elle cherchait lequel lui irait le mieux. C’est une fille seule qui tente de sympathiser avec les clients, en discutant avec eux. Quand un soir un homme revient et la reconnait, elle porte un autre prénom et parce qu’elle ne veut pas être reconnue, parce qu’elle ne veut pas être prise pour une folle, elle plaque tout, une nouvelle fois. Dans le Montana, elle prend en stop un homme d’affaires qui va prendre en otage son frère dans un café. Elle assiste à tout, jusqu’au moment où l’homme se tire une balle dans la bouche. À Brooklyn, parce qu’elle ne comprend pas sa colocataire, elle se casse.

En filligrane, des portraits de l’Amérique sont taillés au cordeau. Parfois de simples rencontres, comme à Minneapolis, un jeune SDF qui squatte son appart quand elle n’est pas là, ou à Richmond, où elle rencontre une ex star du rock à la sortie d’un magasin de disques, qui lui laissera un autographe avec une faute à son prénom et un numéro de téléphone.

Et puis, Local, c’est la famille de Megan. C’est la recherche de famille. En chaque endroit. Plus elle rencontre de monde dans autant de villes, plus elle se rapproche du retour. Elle a vieilli depuis le début de l’histoire. Elle a pris douze années. Sa fuite est alors en avant. Vers sa mère dépressive, vers son père, mort il y a des années, vers son frère devenu alcoolique, et vers son cousin, toxico. Une famille qu’elle a voulu fuir dès son plus jeune âge.

Des villes qui représentent l’Amérique moderne, l’Amérique des laissés pour compte. L’Amérique identitaire. Sa jeunesse la recherche, cette identité, et pour ce faire, comme Kerouac et Sur la route, Megan traverse le continent. Son nom, sa maison, sa famille, elle les a cherchés. Pourtant, elle savait dès le départ où elle allait. Comme le lui dit une jeune collègue qui n’a pas encore « vécu », Megan s’est construite une vie pendant ses voyages. En la cherchant, elle s’est construite sa propre existence, elle a une vie derrière elle, et est prête à se poser. Elle s’est trouvée.

Un excellent roman graphique.

Local, de Brian Wood (scénario) et Ryan Kelly (dessin), éd. Delcourt, coll. « Contrebande », paru le 1er septembre 2010, 27,50€


La rentrée du roman graphique, 1ère partie : Page noire

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 05-09-2010

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Quand trois auteurs de bande dessinée (dont les titres de leurs oeuvres précédentes à succès ornent le bandeau de cette édition), Frank Giroud, Ralph Meyer et Denis Lapière, s’unissent chez Futuropolis, ils produisent un excellent roman graphique nommé Page noire.

Dans un New York des années 2000, une critique littéraire, blonde, la trentaine, qui pourrait être « Sex and the City » mais s’en tient éloignée, cherche le succès pour prouver à son père qu’elle n’est pas la moins que rien qu’il voit en elle – il est malade et se sait condamné -, et cherche alors la rédemption. L’écrivain favori de cette jeune femme, favori aussi de toute l’Amérique et du monde entier, prépare un nouveau roman, le dixième, dont elle lit les premières lignes grâce à l’attaché de presse de sa maison d’éditions. Carson McNeal est le plus grand écrivain de tous les temps, mais personne ne le connaît, personne n’a vu son visage, personne ne sait où il habite, ni ce qu’il fait. Rien n’a jamais été tiré des trois seules personnes à connaître son nom d’emprunt, ou au moins celui derrière lequel il se cache, un certain Jeff Fischer. La pétillante Kerry va provoquer une rencontre avec cet homme en suivant l’adresse d’un courrier de la maison d’éditions à l’écrivain, dans une petite ville portuaire de la lointaine Oregon. Fischer est un homme taciturne mais qui se laisse entraîner à inviter la jolie touriste chez lui. Prétextant d’aller aux toilettes à l’étage, elle fouine, ouvre une porte, tombe sur une pièce où trône en plein milieu un bureau et remplie de livres qui n’ont, tous, rien à voir avec la passion de Fischer pour les maquettes de bateau. Quand elle trouve le manuscrit imprimé du roman dont elle avait connu l’existence à New York, le doute est remplacé par la certitude : Fischer est bel et bien McNeal. Kerry tient son scoop. Mais l’écrivain l’espionne en train de l’espionner, et devine sa véritable nature. À la fin d’une longue conversation, Kerry reçoit la promesse d’une interview exclusive de son écrivain mystérieux, qui lui avoue le faire pour elle. Elle ne doit parler que de son travail d’écriture ; rien ne sera révélé de sa vie privée. Tous deux sont des écorchés vifs, lui par son passé opaque, elle par sa relation avec sa famille et sa recherche d’identité. Il ne saura que partiellement répondre à son interview, il n’a pas l’habitude de s’étendre sur sa personne. Au fil des rencontres, leur attachement réciproque est tel qu’ils se jettent dans les bras l’un de l’autre. Parce que McNeal n’avait jamais connu l’amour avant Kerry, il lui offre le plus beau des cadeaux : l’écriture de sa biographie. C’est le succès et la célébrité assurés pour la jeune critique littéraire.

Entre les pages du récit principal se glissent les extraits, imaginés par Denis Lapière, du roman écrit par McNeal. Il s’agit d’Afia, réfugiée libanaise aux États-Unis, qui se fait pute pour payer son héroïne. Elle sort de prison, et s’est sevrée. Accueillie dans un foyer d’aide dans les montagnes, elle devra retrouver les causes de ses cauchemars, et par là, se confronter à son passé horrible.

Les deux histoires sont parallèles tout au long du roman. Le lecteur suit le récit de la rencontre entre l’écrivain et la critique littéraire, entrecoupé du roman de l’écrivain. L’écart entre les deux mondes est marqué par la différence de palettes de couleurs, celle bleue et claire du récit réel, en opposition à celle rouge et sombre du roman de McNeal. L’attachement aux personnages principaux se crée rapidement, et puis l’attachement se fait aussi sur Afia, qui semble devenir aussi importante, voire plus, que McNeal et Kerry. Ils paraissent tous n’avoir aucun lien et personne ne peut savoir où tout va se conclure. Personne ne peut deviner, au début de Page noire, que les deux histoires vont s’entrecroiser à travers la vie de l’écrivain McNeal, qui apparaitra dans son propre roman. Quand enfin le lecteur voit se profiler une issue à l’histoire, il n’en est rien ; c’était un nouveau subterfuge des auteurs, destiné à lui faire perdre le fil, et le faire trébucher sur un nouveau rebondissement.

La mise en abîme d’un écrivain dans son roman est un procédé déjà utilisé et usé dans la littérature, tant française qu’américaine, et dans la bande dessinée, dont j’ai déjà parlé dans des blogs précédents. Jamais, mais je peux me tromper, l’art de l’autofiction n’avait été à ce point pervers utilisé au cœur d’un récit, lui tout à fait inventé. LeMonde.fr indique ce procédé comme déjà-vu chez les écrivains américains, avec les exemples de Philip Roth, Paul Auster et Stephen King. Dans Page noire, le procédé est très différent de celui de ces auteurs, ou en tout cas d’Auster et Roth (je n’ai pas assez lu King), en cela qu’il n’est pas la simple mise en abîme de l’auteur de l’œuvre, mais la mise en abîme de l’écrivain inventé par l’auteur de l’œuvre. Ne serait-ce pas plutôt l’apparition de la critique littéraire et de l’écrivain, qui révélerait, avant l’apparition du double de McNeal dans son roman, les possibles « avatars synthético-théoriques » (chers à Eric Reinhardt) sur papier du scénariste Frank Giroud, qui a créé les deux personnages ?

L’introspection n’est pas le seul procédé repris à la littérature dans Page noire. L’écrivain Carson McNeal lui-même, est un phénomène littéraire. S’il est, dans l’histoire, directement comparé à Steinbeck, ou s’il est créé comme un auteur rendant hommage à tous ceux qui ont construit la littérature américaine moderne, Hemingway, Fante, etc., il représente aussi et surtout l’écrivain américain par excellence. Mais le premier hommage des auteurs de Page noire est celui fait à Jerome David Salinger, qui avait tenu loin de lui pendant quarante années les médias avant de mourir en décembre dernier, caché au fond de sa retraite du New Jersey. Carson McNeal est plus exotique et se cache plus loin encore de New York, siège du bouillonnement littéraire américain. Ce n’est pas la célébrité qui lui fait peur, mais les secrets qu’elle révèlera s’il était dévoilé. Plus loin encore, moins connu du grand public, c’est Thomas Pynchon à qui il est véritablement fait hommage dans Page noire. L’auteur des romans à succès L’arc en ciel de la gravité, Vente à la criée du lot 49 et plus récemment (publié la semaine dernière en France) Vice caché, vit reclus lui aussi depuis une quarantaine d’années, mais sans que personne ne sache où il habite, entre la côte Ouest, le Mexique et New York. Aucune photo récente de Pynchon n’existe, et il n’a répondu qu’à quelques rares interviews. Carson McNeal et Thomas Pynchon ont de fortes chances de se ressembler.

Le travail graphique est aussi important, il sert parfaitement le double récit du roman, principalement à travers les deux codes couleurs en contraste. Le passé d’Afia est horrible, le lecteur le devine rapidement grâce à ce trait épais soulignant les couleurs rouge, marron et ocre, qui assombrissent l’histoire. Couleur et dessin soulignent la violence subie par Afia depuis son enfance. Ce qu’elle cherche dans sa mémoire, c’est ce qui la rend aussi violente envers elle-même. Ce qu’elle trouvera au fil du récit le confirmera. Le bleu froid de New York et de l’Oregon désigne quant à lui, plus que la météo pluvieuse et humide et le temps maussade que le lecteur y devine, les sentiments froids d’êtres désabusés, sans amour : McNeal et Kerry. Afia, elle, a connu l’amour de sa famille qu’elle a perdu. McNeal n’a sans doute connu personne avant Kerry, ou en tout cas il le laisse croire, et Kerry elle même ne sait pas comment retrouver l’amour de son père. Cependant, le bleu représente aussi l’espoir pour ces deux êtres, de retrouver la quiétude, par leur amour naissant et par la fin de leurs tourments que les auteurs peuvent laisser penser existentiels, très urbains. McNeal est plus sombre, son visage ne montre pas de clarté, sa barbe, ses yeux, ses cheveux, tout en lui est noir. Afia n’a pas d’espoir tout au long de son récit, elle se sait perdue depuis le jour où elle a dû quitter le Liban. Les deux couleurs, les deux tons sombres et clairs, se rejoignent à la fin dans le spectaculaire imbroglio de la fin du roman.

Inutile de tergiverser, Page noire est une très belle œuvre, dure et belle. Une très bonne raison de se (re)mettre au roman graphique, après un été morne et plat en sorties.

Page noire, de Ralph Meyer, Lapière et Giroud, éd. Futuropolis, paru le 23 août 2010, 18€


Un « avatar synthético-théorique » est un concept inventé par Eric Reinhardt lors de sa mise en abîme en compagnie de trois de ses avatars, dans son roman
Cendrillon, paru en août 2007 aux éditions Stock (et depuis, chez LGF)


De Thomas Pynchon, romans disponibles au Seuil et chez Points

De J.D. Salinger, voir l’article Salinger : la possibilité d’un film