Quand trois auteurs de bande dessinée (dont les titres de leurs oeuvres précédentes à succès ornent le bandeau de cette édition), Frank Giroud, Ralph Meyer et Denis Lapière, s’unissent chez Futuropolis, ils produisent un excellent roman graphique nommé Page noire.
Dans un New York des années 2000, une critique littéraire, blonde, la trentaine, qui pourrait être « Sex and the City » mais s’en tient éloignée, cherche le succès pour prouver à son père qu’elle n’est pas la moins que rien qu’il voit en elle – il est malade et se sait condamné -, et cherche alors la rédemption. L’écrivain favori de cette jeune femme, favori aussi de toute l’Amérique et du monde entier, prépare un nouveau roman, le dixième, dont elle lit les premières lignes grâce à l’attaché de presse de sa maison d’éditions. Carson McNeal est le plus grand écrivain de tous les temps, mais personne ne le connaît, personne n’a vu son visage, personne ne sait où il habite, ni ce qu’il fait. Rien n’a jamais été tiré des trois seules personnes à connaître son nom d’emprunt, ou au moins celui derrière lequel il se cache, un certain Jeff Fischer. La pétillante Kerry va provoquer une rencontre avec cet homme en suivant l’adresse d’un courrier de la maison d’éditions à l’écrivain, dans une petite ville portuaire de la lointaine Oregon. Fischer est un homme taciturne mais qui se laisse entraîner à inviter la jolie touriste chez lui. Prétextant d’aller aux toilettes à l’étage, elle fouine, ouvre une porte, tombe sur une pièce où trône en plein milieu un bureau et remplie de livres qui n’ont, tous, rien à voir avec la passion de Fischer pour les maquettes de bateau. Quand elle trouve le manuscrit imprimé du roman dont elle avait connu l’existence à New York, le doute est remplacé par la certitude : Fischer est bel et bien McNeal. Kerry tient son scoop. Mais l’écrivain l’espionne en train de l’espionner, et devine sa véritable nature. À la fin d’une longue conversation, Kerry reçoit la promesse d’une interview exclusive de son écrivain mystérieux, qui lui avoue le faire pour elle. Elle ne doit parler que de son travail d’écriture ; rien ne sera révélé de sa vie privée. Tous deux sont des écorchés vifs, lui par son passé opaque, elle par sa relation avec sa famille et sa recherche d’identité. Il ne saura que partiellement répondre à son interview, il n’a pas l’habitude de s’étendre sur sa personne. Au fil des rencontres, leur attachement réciproque est tel qu’ils se jettent dans les bras l’un de l’autre. Parce que McNeal n’avait jamais connu l’amour avant Kerry, il lui offre le plus beau des cadeaux : l’écriture de sa biographie. C’est le succès et la célébrité assurés pour la jeune critique littéraire.
Entre les pages du récit principal se glissent les extraits, imaginés par Denis Lapière, du roman écrit par McNeal. Il s’agit d’Afia, réfugiée libanaise aux États-Unis, qui se fait pute pour payer son héroïne. Elle sort de prison, et s’est sevrée. Accueillie dans un foyer d’aide dans les montagnes, elle devra retrouver les causes de ses cauchemars, et par là, se confronter à son passé horrible.
Les deux histoires sont parallèles tout au long du roman. Le lecteur suit le récit de la rencontre entre l’écrivain et la critique littéraire, entrecoupé du roman de l’écrivain. L’écart entre les deux mondes est marqué par la différence de palettes de couleurs, celle bleue et claire du récit réel, en opposition à celle rouge et sombre du roman de McNeal. L’attachement aux personnages principaux se crée rapidement, et puis l’attachement se fait aussi sur Afia, qui semble devenir aussi importante, voire plus, que McNeal et Kerry. Ils paraissent tous n’avoir aucun lien et personne ne peut savoir où tout va se conclure. Personne ne peut deviner, au début de Page noire, que les deux histoires vont s’entrecroiser à travers la vie de l’écrivain McNeal, qui apparaitra dans son propre roman. Quand enfin le lecteur voit se profiler une issue à l’histoire, il n’en est rien ; c’était un nouveau subterfuge des auteurs, destiné à lui faire perdre le fil, et le faire trébucher sur un nouveau rebondissement.
La mise en abîme d’un écrivain dans son roman est un procédé déjà utilisé et usé dans la littérature, tant française qu’américaine, et dans la bande dessinée, dont j’ai déjà parlé dans des blogs précédents. Jamais, mais je peux me tromper, l’art de l’autofiction n’avait été à ce point pervers utilisé au cœur d’un récit, lui tout à fait inventé. LeMonde.fr indique ce procédé comme déjà-vu chez les écrivains américains, avec les exemples de Philip Roth, Paul Auster et Stephen King. Dans Page noire, le procédé est très différent de celui de ces auteurs, ou en tout cas d’Auster et Roth (je n’ai pas assez lu King), en cela qu’il n’est pas la simple mise en abîme de l’auteur de l’œuvre, mais la mise en abîme de l’écrivain inventé par l’auteur de l’œuvre. Ne serait-ce pas plutôt l’apparition de la critique littéraire et de l’écrivain, qui révélerait, avant l’apparition du double de McNeal dans son roman, les possibles « avatars synthético-théoriques » (chers à Eric Reinhardt) sur papier du scénariste Frank Giroud, qui a créé les deux personnages ?
L’introspection n’est pas le seul procédé repris à la littérature dans Page noire. L’écrivain Carson McNeal lui-même, est un phénomène littéraire. S’il est, dans l’histoire, directement comparé à Steinbeck, ou s’il est créé comme un auteur rendant hommage à tous ceux qui ont construit la littérature américaine moderne, Hemingway, Fante, etc., il représente aussi et surtout l’écrivain américain par excellence. Mais le premier hommage des auteurs de Page noire est celui fait à Jerome David Salinger, qui avait tenu loin de lui pendant quarante années les médias avant de mourir en décembre dernier, caché au fond de sa retraite du New Jersey. Carson McNeal est plus exotique et se cache plus loin encore de New York, siège du bouillonnement littéraire américain. Ce n’est pas la célébrité qui lui fait peur, mais les secrets qu’elle révèlera s’il était dévoilé. Plus loin encore, moins connu du grand public, c’est Thomas Pynchon à qui il est véritablement fait hommage dans Page noire. L’auteur des romans à succès L’arc en ciel de la gravité, Vente à la criée du lot 49 et plus récemment (publié la semaine dernière en France) Vice caché, vit reclus lui aussi depuis une quarantaine d’années, mais sans que personne ne sache où il habite, entre la côte Ouest, le Mexique et New York. Aucune photo récente de Pynchon n’existe, et il n’a répondu qu’à quelques rares interviews. Carson McNeal et Thomas Pynchon ont de fortes chances de se ressembler.
Le travail graphique est aussi important, il sert parfaitement le double récit du roman, principalement à travers les deux codes couleurs en contraste. Le passé d’Afia est horrible, le lecteur le devine rapidement grâce à ce trait épais soulignant les couleurs rouge, marron et ocre, qui assombrissent l’histoire. Couleur et dessin soulignent la violence subie par Afia depuis son enfance. Ce qu’elle cherche dans sa mémoire, c’est ce qui la rend aussi violente envers elle-même. Ce qu’elle trouvera au fil du récit le confirmera. Le bleu froid de New York et de l’Oregon désigne quant à lui, plus que la météo pluvieuse et humide et le temps maussade que le lecteur y devine, les sentiments froids d’êtres désabusés, sans amour : McNeal et Kerry. Afia, elle, a connu l’amour de sa famille qu’elle a perdu. McNeal n’a sans doute connu personne avant Kerry, ou en tout cas il le laisse croire, et Kerry elle même ne sait pas comment retrouver l’amour de son père. Cependant, le bleu représente aussi l’espoir pour ces deux êtres, de retrouver la quiétude, par leur amour naissant et par la fin de leurs tourments que les auteurs peuvent laisser penser existentiels, très urbains. McNeal est plus sombre, son visage ne montre pas de clarté, sa barbe, ses yeux, ses cheveux, tout en lui est noir. Afia n’a pas d’espoir tout au long de son récit, elle se sait perdue depuis le jour où elle a dû quitter le Liban. Les deux couleurs, les deux tons sombres et clairs, se rejoignent à la fin dans le spectaculaire imbroglio de la fin du roman.
Inutile de tergiverser, Page noire est une très belle œuvre, dure et belle. Une très bonne raison de se (re)mettre au roman graphique, après un été morne et plat en sorties.
Page noire, de Ralph Meyer, Lapière et Giroud, éd. Futuropolis, paru le 23 août 2010, 18€
Un « avatar synthético-théorique » est un concept inventé par Eric Reinhardt lors de sa mise en abîme en compagnie de trois de ses avatars, dans son roman Cendrillon, paru en août 2007 aux éditions Stock (et depuis, chez LGF)
De Thomas Pynchon, romans disponibles au Seuil et chez Points
De J.D. Salinger, voir l’article Salinger : la possibilité d’un film