À lire.

Dis bonjour au mauvais garçon…

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L’histoire des « mauvais garçons » est émouvante. Si les meilleurs auteurs se frottant franchement à la délinquance s’y sont montrés parfois moins excellents que dans leurs écrits, il n’a jamais manqué en revanche de gens qui avaient le sens du beau et de la formule heureuse pour nous...

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Julius Winsome

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 18-02-2010

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julius_winsomeTouché par une balle, le chien de Julius Winsome agonise longtemps avant de mourir.

L’homme le trouve au bout d’une journée de recherche au fond d’un bois. Julius Winsome ne se faisait plus d’illusion sur l’humanité depuis longtemps, et les conséquences de l’accident sont terribles. Après avoir fait sans succès un appel à témoins dans la ville voisine (à plusieurs dizaines de kilomètres de là), il prend les armes.

Julius Winsome ressort le fusil de son père, que celui-ci avait reçu de son propre père qui l’avait ramené de la Première Guerre en Europe.

Chaque génération avait eu son lot de désabusement, et Julius Winsome en renouvelle l’expérience. En cinquante années de vie, il n’avait jamais oublié l’arme de son grand-père.

Quand tout le monde lui rit au nez, il ressort son fusil, le nettoie, et abat le premier chasseur qu’il voit sur son chemin. Non seulement il déteste les chasseurs dans le fondement, mais ceux qu’il trouve autour de son chalet sont susceptibles d’avoir tué son chien. Si ce n’est pas celui-là, ça peut être un autre.

Et il abat autant de chasseurs que lui reste innocent aux yeux de la population locale.

Ce livre délivre la pensée et les terribles actes de cet homme dans son quotidien. Sans liens autres qu’avec la nature et son chien. Il avait eu une liaison avec une femme, Claire. Elle ne supportait pas sa vie retirée de tout, et elle était partie comme elle était venue.

Elle lui a laissé un chien, Hobbes, devenu la seule compagnie de Julius Winsome. Avec celle des livres. Ces livres qui l’entourent, qu’il tient de son père, qui lui même, probablement, les tenait de son père. On connait la musique.

Au milieu de ses livres dans son chalet quand la présence de son chien lui est enlevée, Julius Winsome éprouve probablement le besoin de se défouler. Il tue parce que l’homme est un loup pour l’homme, comme l’a dit le philosophe Thomas Hobbes, et que son chien aussi s’appelle Hobbes. Ce n’est qu’un juste retour des choses.

Le récit est intense. La solitude piquante et le désespoir de cet homme aride émeuvent.

La magnificence du texte fait oublier la psychopathologie meurtrière de Julius Winsome.

La neige et le froid environnants glacent son cœur et celui de son lecteur. Celui-ci est entraîné sans en avoir conscience, dans la folle beauté des corps qui tombent.

À lire lors d’une météo adéquate, ces jours-ci, après Little Bird et Winter.


Julius Winsome, de Richard Donovan, trad. anglais Georges-Michel Sarotte, éditions du Seuil, Paris, février 2009, 19,50€ (le 18 mars en Points, à 6,50€)

La meilleure part des hommes de

Posted by Manu | Posted in Livres | Posted on 13-02-2010

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tristan garcia la meilleure part des hommesParis n’est pas exclusivement un musée géant, ni un bar à pute. Non, pas seulement, ce fut aussi le théâtre de la communauté gay dans les années 80-90, pour s’effacer lentement mais sûrement les années suivantes. Le quartier mythique du marais n’est aujourd’hui plus qu’un ensemble de bistrots et restaurants pour bobos où se retrouvent les hommes amoureux d’autres hommes. Tristan Garcia veut nous raconter par le biais de quatre personnages d’un milieu révolu l’histoire du véritable Paris gay, celui d’il y a quinze ou vingt ans. Non, le jeune auteur ne l’a pas vécu, mais il est suffisamment renseigné et n’hésite pas, avant même que le livre ne commence à nous avertir : « Les personnages de ce roman n’ont jamais existé ailleurs que dans les pages de ce livre. » mais que s’ils nous semblent pourtant si proche de personnes réelles c’est que « plongés dans des situations parfois comparables, personnes et personnages n’agissent pas autrement. ».
La meilleure part des hommes n’est pas un essai, mais bien un roman de fiction, nous voilà tout de suite rassurés. Nous suivrons Élisabeth, femme travaillant dans les pages cultures de Libé et (trop ?) proche du milieu gay. Elle connaît tous les grands penseurs de la société homosexuelle parisienne : Willy, un jeune paumé qui se fera une joie de détruire ce qui l’a construit ; Dominique, la figure du père pour le jeune Willy et patron d’un certain Stand-Up (hum…) apôtre de la prévention sur le SIDA et enfin l’amant de la journaliste, Leibowitz, ancien gauchiste passé de l’autre côté de la barricade et qui finira par soutenir Chirac puis Sarkozy.
Tristan Garcia ne se concentre que sur les personnages antagonistes de Dominique, le patriarche et de Willy, le jeune fou ne voulant que la destruction des institutions, tout en ne tournant qu’autour de la narratrice. La haine de Willy pour Dominique l’amènera bien entendu à sa perte alors que ce dernier renait de ses cendres. Une épopée qui n’a rien d’original, mais l’intérêt de ce premier roman n’est pas là, les véritables héros ne sont autre que le SIDA et les années folles pour la communauté gaie parisienne. Essayant de nous plonger dans les coulisses d’un milieu, qui — comme tous les milieux — fascine et nous permettant d’accepter une histoire N’AYANT de sens et d’intérêt que par son existence, le lecteur y croit sans réellement être convaincu, un peu comme un reportage sur M6. Nous sommes au plein cœur d’un environnement dur, où tous les coups bas sont possibles, où les gentils sont méchants et où les méchants sont gentils, mais où l’ensemble est totalement cloisonné, où tout le monde est à SA place. La psychologie des personnages n’existe pas vraiment, ils ne sont qu’une fonction : le type qui retourne sa veste, le papa rassurant et garant de la bonne morale et le jeune fou se détruisant tout en brisant les personnes autour de lui. Le sujet avait tout pour plaire, le tout est d’ailleurs plutôt réussi. Ne manque qu’un peu d’éclectisme.
Tristan Garcia choisit pour nous conter cette histoire un rythme rapide, entrecoupé sans arrêt par un chapitrage trop imposant cassant la construction du roman. Le choix n’est pas anodin et renforce le côté télévisuel du roman, nous rappelant que oui, ce livre est une fiction, qu’il ne raconte pas la réalité, comme il nous avait prévenus dès le départ. Reste que ce rythme gâche parfois le récit, nous empêchant de nous y plonger totalement, de ressentir ce qu’éprouvent les protagonistes. Il aurait peut-être été bon de laisser quelques fois l’action brute de côté pour nous émouvoir, pour comprendre, pour nous interpeller.
La meilleure part des hommes est une satisfaisante introduction à un milieu, un de plus, que nous ne maitrisons pas encore, de par sa jeunesse. Mais le récit souffre d’un manque de temps pour que nous y croyions absolument. Un premier roman plutôt agréable dans l’ensemble, mais qui nous laisse une impression d’inachevé et dont le manichéisme est trop important pour en être réellement satisfait. Si vous êtes intéressé par la période et le sujet, vous ne serez surement pas déçu, Garcia vous y promènera et vous prendra par la main pour visiter cet environnement que l’on ne connaît pas.

Little Bird

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 30-01-2010

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Little Bird, Craig Johnson

Deuxième vague de froid de l’hiver, et deuxième livre de cette bibliographie exhaustive.

Little Bird est le titre d’un roman policier de Craig Johnson. Une couverture noire, presque satinée, et dans un cadre, une photo en noir et blanc, des plumes d’indien.

Little Bird c’est aussi le nom de famille de la petite Melissa, membre d’une réserve cheyenne dans le Wyoming. Cette jeune fille fut violée par une bande de lycéens blanc du comté d’Absaroka voisin deux ans auparavant. L’affaire avait été suivie d’un non-lieu, les ados s’en étaient tirés à bon compte au tribunal du comté, et mènent une vie paisible. La petite Melissa, elle s’en est moins bien sortie.

Oui mais voilà, au fond d’un ravin, le corps du jeune Cody Pritchard est retrouvé. Partiellement piétiné et bouffé par la faune environnante, le garçon était l’un des coupables du viol collectif.

Traînant sa grasse carcasse hors de son bureau du palais de justice où il admirait un vol d’oies sauvages, le bon vieux shérif du comté arrive sur les lieux. Narrateur de ce roman, Walt Longmire est obèse, tragiquement veuf, et porte un regard aigri et très acide sur ses contemporains et voisins. Une plume de hibou, traditionnellement utilisée chez les cheyennes pour symboliser les rites de mort, est trouvée non loin du lieu du meurtre. Il y a fort à parier que la photo en couverture soit en lien avec cette plume.

La balle extraite du corps de la victime provient d’un tir à longue portée ; tir tout à fait exceptionnel dans les environs, et que seuls quelques bons chasseurs peuvent s’enorgueillir de réussir. C’est le cas, entre autre, de Henry Standing Bear. Lui, c’est le patron d’un bar du coin, et le meilleur ami du shérif. Il est l’ami de tous les instants, présents dès que le besoin s’en fait ressentir, et leurs conversations donnent souvent l’occasion à des joutes verbales pour le plaisir du lecteur. Standing Bear, comme son nom peut l’indiquer, est un indien de la réserve, et aussi l’oncle de Melissa Little Bird.

Revenons en arrière. Le jeune Pritchard a violé la nièce de Standing Bear et n’a pas été puni. Une plume d’indien est retrouvée à côté de son corps. Tout semble clair.

Pourtant, ces preuves déroutent le pauvre shérif, aussitôt parti sur ces pistes, les indices sont démontés. Et il a rencontré une femme. Une femme pour laquelle des sentiments s’installent, ce qui ne s’était pas vu depuis la mort de son épouse quatre ans avant. Une femme qui lui montre qu’il peut être encore aimé. Alors bon, des fois, le travail, il n’en a peut-être plus rien à faire.

L’enquête stagne, tourne en rond dans le comté d’Absaroka, avec quelques incursions dans la réserve cheyenne.

Le froid s’installe sur les Bighorns Mountains. Après les oies volant vers des régions plus chaudes au début du roman, le premier blizzard de la saison est annoncé. Naturellement, Longmire et son acolyte Standing Bear s’y rendent à ce moment de l’histoire. Les éléments météorologiques vont en leur défaveur. D’autres événements liés à l’enquête vont également s’y dérouler.

Ils se jettent dans la gueule du loup. Une fusillade éclate sur les cîmes enneigées en pleine tempête. Il y a des blessés, les secours ne peuvent intervenir, le shérif, épuisé, est seul pour sauver tout le monde. Il aura bien froid là-haut.

Une enquête au rythme trépidant et ce, malgré son ralentissement à un point du roman. Le lecteur est entraîné sur les pas du sympathique et haut en couleurs Walt Longmire et de son équipe d’adjoints un peu bras cassés. On a l’image des pêcheurs à la mouche paisibles au bord des rivières. Les Hautes Plaines sont magnifiques, ses odeurs sont présentes à toutes les pages et le dépaysement est réel, profond.

À lire après Un pied au paradis de Ron Rash, et avant Le gang de la clé à molette d’Edward Abbey, pour se réchauffer au Nouveau-Mexique.

À noter la parution du deuxième volume de la série Walt Longmire chez Gallmeister courant 2010.

Little Bird, de Craig Johnson, éd. Gallmeister, coll. « Noire », trad. Sophie Aslanides, Paris, mai 2009, 23,90€ (le titre original est The cold dish, que l’on peut traduire par « le repas froid » ou « la viande froide », symbolisant également la météo locale ; mais le titre français Little Bird lie le petit oiseau à l’innocence de la jeune Melissa Little Bird, peut-être même l’innocence perdue suite au traumatisme qu’elle a subi ; bref, le débat peut être poursuivi)

Bighorns Mts

Les pieds dans la boue

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 29-01-2010

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Les pieds dans la boue, Annie ProulxLes pieds dans la boue est un recueil de plusieurs nouvelles. Toutes ont pour cadre les plaines du Wyoming et pour protagonistes des familles d’agriculteurs. N’oublions pas que ces agriculteurs, ranchers et garçons de ferme, ont été la fierté des États-Unis d’Amérique. Qu’ils ont nourri en bœuf tout un continent pendant des décennies, et sont aujourd’hui relégués au placard de la mémoire collective.

Loin des images d’Epinal du far-west, Annie Proulx, ayant vécu longtemps dans le Wyoming, nous livre une réalité différente d’Hollywood. Des textes très mélancoliques sur la survie d’hommes et de femmes qui tentent de maintenir par tous les moyens un savoir-faire originel transmis par leurs pères.

C’est la fin d’une époque. Les cow-boys dépeints par sa plume dans les années quatre-vingt-dix sont devenus végétariens pour ne plus élever de vaches, font du tourisme pour garder leurs terres. Mais ne prenons pas peur ; la virilité est toujours là, avec toujours le sarcasme propre à l’auteur. Les héros boivent, sa battent, font l’amour.

À l’image de la terrible nouvelle Brokeback Mountain dont le film a été adapté par Ang Lee, deux gardiens de moutons passent un été ensemble dans la montagne et tombent amoureux. Mais dans la violence de leur société des années soixante (aujourd’hui pourtant rien n’a encore changé dans le Wyoming), ils ne peuvent vivre leur union, et pendant vingt années de leur vie, ils vont se perdre, se retrouver, se perdre de nouveau, et picoler, se foutre sur la gueule et baiser.

À placer et lire entre un Méridien de sang de Cormac McCarthy et un Dalva de Jim Harrison.

Les pieds dans la boue, d’Annie Proulx, trad. Anne Damour, éditions LGF Le Livre de Poche, Paris, juin 2009, 6€, ou éditions Rivages, Paris, janvier 2003, 9€ (épuisé).

Un pied au paradis

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 20-01-2010

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un pied au paradis

Un pied au paradis* est un vrai-faux polar sur fonds de ruralité américaine. En Caroline du Sud, dans une vallée des Appalaches au climat rude, les fermiers vont et viennent dans leurs champs réciproques qui seront bientôt inondés par les eaux du barrage de la compagnie électrique. Les protagonistes ne se parlent que peu, voire pas du tout. Des tensions sont visibles, et nous n’en connaissons que peu les raisons. On soupçonne de vieilles rancœurs, de vieilles histoires de cul pourquoi pas.

Mais lorsque Holland Winchester, jeune vétéran traumatisé par la guerre de Corée disparaît, tout pousse à croire que Billy Holcombe, son voisin, l’ait tué. Premièrement, la mère Winchester avait entendu des coups de feu provenir de la ferme des Holcombe. Deuxièmement, Amy Holcombe, la si douce et si jolie épouse de Billy, semble avoir couché avec le disparu. Plusieurs fois même, et il paraitrait qu’elle ait aimé ça. Et ça, notre ami Billy pourrait ne pas trop le supporter. Et sans compter sur le fait, troisièmement, qu’Amy fut enceinte. Son époux étant de notoriété publique connu pour être stérile, ça fait désordre dans le comté d’Oconee. Et beaucoup d’alibis pour un seul homme, tout gentil qu’il soit.

Dans les années cinquante, les équipes techniques de la police ne sont pas encore développées. Le shérif enquête seul ou presque. Il recherche un corps introuvable ; le dossier est bientôt classé. On a d’autres chats à fouetter.

Après la narration du shérif, c’est au tour d’Amy Holcombe, l’épouse infidèle, de prendre la plume. Elle se fait narratrice, et donne sa version des événements, chamboulant celle du shérif, qui ne devient qu’un personnage secondaire. À sa suite, son mari ajoute de nombreux détails à la situation. Près de vingt années après, le fils lui-même, Isaac, intervient. Il veut déterrer les souvenirs de la vallée et l’eau monte déjà, engloutissant les champs de tabac, et bientôt les maisons vidées de leurs habitants partis vivre en ville. L’adjoint du shérif conclut le roman, conclut l’affaire. Un joli lac, tant attendu, recouvre enfin le passé de la vallée, et avec elle, de solides secrets. 

Publié dans une maison d’éditions de romans policiers, et sous l’étiquette même du policier, Un pied au paradis ne se lit pourtant pas comme tel. La disparition -et le meurtre supposé- de Holland Winchester, ne dessine qu’une illustration de ce qu’il se passe dans le comté d’Oconee. L’enquête s’appuie sur la disparition d’un personnage pour marquer la fin de l’existence d’une vallée entière, et la mort du personnage principal. Les histoires des Holcombe, des Winchester, du shérif et de sa famille ; c’est toute l’histoire des habitants de la vallée, du barrage et de l’âpreté de la vie, qui fait de ce roman une description de la société.

Se démarquant depuis quelques temps du genre whodunit qui a fait ses grandes heures, Le Masque, éditeur de Un pied au paradis, est entré dans le monde du roman noir. Un livre avec une couverture noire et un titre équivoque fait penser à un polar. Si le lecteur s’attend à lire un polar, il sera déçu. Il faut aller bien plus loin.

Ce roman est donc décevant sur le point de l’enquête policière. Il serait en outre très bon s’il était désigné comme une fresque sociale et familiale d’un petit monde rural. La photo de couverture présente l’ambiance très vraie du roman ; sécheresse et désolation mis en avant. Le style d’écriture de Ron Rash, dont c’est là le premier roman, se veut posément poétique, et, surtout, mélancolique. L’imprégnation est totale.

* Un pied au paradis, de Ron Rash, trad. Isabelle Reinharez, éditions du Masque, Paris, août 2009, 19€.

 

Le froid retrouvé

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 14-01-2010

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Après avoir essuyé une vague de froid et de neige sans précédent dans mon grand sud, je remise mes chaussettes de ski au fond de mon placard avec le désespoir secret de ne pas les ressortir avant plusieurs semaines ou mois, hors peut-être, de leur fonction première. L’esprit livré à cette période trouble de retour de fêtes et d’attente de remise au travail dans quelques jours, je repense à une œuvre traitant de l’hiver, de son attente et de sa survie.

winter, rick bassRick Bass est surtout connu pour ses récits de fictions, dont récemment, chez Christian Bourgois, La Vie des Pierres, il y a tout juste un an (des nouvelles dont les protagonistes sont confrontés aux misères mais ô combien grandeurs de la nature), Platte River, dans la petite collection « Titres » (trois novellas au cœur de la nature sauvage, dans lesquelles les protagonistes se déchirent et se réunissent), et La Décimation (roman déplorant l’engagement de deux jeunes américains au Texas dans les années 1840, et leur terrible déchéance dans les geôles mexicaines).

Dans Winter*, Rick Bass nous livre une part importante de sa vie ; son premier hiver passé loin du monde, au bout d’un chemin au fond d’une vallée, près de la frontière du Canada. Jeune écrivain, il a passé ses jeunes années, géologue, sur des forages de pétrole au Texas et au Mississippi. Désirant vivre de son écriture, et sa copine de sa peinture, ils décident tout deux de s’installer dans une zone reculée du monde, au fond d’un bois. Traversant les états de l’ouest, ils remontent toujours plus au nord avant d’être recrutés pour le remplacer, par un couple de gardiens du ranch d’un riche type qui ne vient que quelques jours par an.

La vallée du Yaak inspirera l’auteur dans nombre de ses écrits. Elle est l’essence même de son recueil de nouvelles Livre de Yaak, publié par Gallmeister en 2007. C’est un espace vierge où vivent seules trente personnes, bûcherons et chasseurs pour la plupart. À l’arrivée du jeune écrivain fougueux avec ses chiens dans cette baraque perdue en haut d’un chemin, près de la frontière canadienne, l’automne approche vite. Ayant emménagé tard dans l’année, il doit rattraper le temps perdu pour couper tout son bois pour se chauffer tout l’hiver. Il a décidé de ne se faire livrer que le minimum de mazout. Il est prêt à vivre au cœur de la nature.

Chaque jour il en apprend plus sur sa tronçonneuse et sur la survie, et son humour est celui d’un romancier, d’un intellectuel découvrant, en gros, la mécanique et le travail physique. Il se bat contre la nature et contre lui-même, pour être accepté par ses pairs, les villageois, et aussi les élans, les ours, les wapitis, les orignaux, les oiseaux.

Au cœur de l’hiver, quand le blizzard sépare plus encore les humains de cette vallée, les femmes se retrouvent tous les après-midis au Dirty Shame Saloon « centre du village », c’est à dire entouré de quelques maisons, tandis que Rick Bass s’émerveille de cette nature insolente depuis la serre de son jardin emmitouflée sous la neige, contre son poêle et devant sa machine à écrire.

Il écrit au jour le jour la mémoire de cette saison intraitable avec les hommes, il écrit ses difficultés et ses échecs, il écrit les liens étroits avec ses voisins, il écrit ses découvertes et ses joies, il écrit son amour des mélèzes géants et des animaux sauvages qui le regardent par la fenêtre, et surtout, il écrit la révélation de sa part sauvage, la révélation de cette personnalité qu’il savait tapie au fond de lui-même et qui ne demandait qu’à ressurgir.

*(Winter, Rick Bass, éditions Hoebeke, coll. « Le grand dehors », trad. Béatrice Vierne, 1998)

dirty shame saloon

Les grands auteurs : Georges Darien

Posted by Manu | Posted in Livres | Posted on 10-01-2010

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La nouvelle année est commencée, c’est le moment de reprendre les vieux classiques que vous n’avez jamais eu le courage d’ouvrir, ce qui est bien dommage, si vous voulez mon avis. Vous ne le voulez certainement pas, de toute façon. Commençons par celui qui fut l’un des auteurs fétiches de Breton dont il affirma que l’oeuvre « est le plus rigoureux assaut que je sache contre l’hypocrisie, l’imposture, la sottise la lâcheté » : Georges Darien.

Je vous avertis tout de suite, nous ne savons rien ou presque de Georges Darien, la seule biographie disponible est sortie en 1996 sous le titre Georges Darien et fut écrite par David Bosc aux éditions Sulliver.

Né en 1862 pour mourir quatre mois jour pour jour après son mariage à seulement 59 ans. Georges Darien commence sa vie par s’engager dans l’armée. Ce geste est – contrairement aux apparences – certainement la meilleure idée qu’il n’a jamais eue : après avoir été l’un de ces insoumis qui pensent toujours avoir raison, la République Française décide de l’envoyer au bagne de Biribi pour lui apprendre à respecter l’autorité. Il y séjournera trente-trois mois, ce qui lui donnera tout le loisir de réfléchir à sa condition et de pondre à sa libération l’une de ses plus grandes œuvres : Biribi. Il ne s’arrêtera alors plus d’écrire. Bien entendu, son livre sera retardé, par l’éditeur Savine, le scandale étant trop grand, Darien racontera cette histoire ainsi qu’une attaque contre le monde de l’édition du début du siècle dernier dans le très bon Les Pharisiens.

En plus d’être un insoumis, notre auteur n’hésite pas à collaborer dans les milieux anarchistes, à L’En dehors au coté de Zo d’Axa ou encore pour L’ennemi du Peuple – réédité l’année dernière par L’âge d’homme. Que voulez vous, cet homme est un insoumis, un fou, un sans foi ni loi qui n’hésite pas à écrire l’histoire d’un voleur qui vole pour voler, pour dire non à tout. Un nihiliste ! Le voleur sera son œuvre majeure, celle qu’on étudie aujourd’hui dans les salles des facultés, celle qui à la reconnaissance de tous. La preuve : André Breton l’a préfacé. L’histoire y est pourtant simple : un jeune homme décide de devenir voleur. Non pas par conviction ou par besoin, mais par envie. N’est-ce pas là le plus beau métier du monde. L’un des plus anciens, indéniablement. Il paraitrait que ce livre serait autobiographique, même si personne ne pourras vous le confirmer. N’est-ce pas là ce que défend Darien plus que tout au monde : la liberté, la liberté de faire ce que bon nous sembles, sans pour autant avoir peur du lendemain et des représailles ? Le premier No Futur du siècle des révolutions, quoi que Isidor Ducasse n’est pas très loin non plus.

L’oeuvre de Darien traduit majoritairement une violence contre une société qu’il exècre, contre une vie qu’il déteste et contre un peuple qui lui semble fébrile. Il ne s’encombre pas de rhétoriques, quels quelles soient, il crache sur toutes les institutions, sur tous les drapeaux, bien que le noir soit le plus beaux. Le style est alors pamphlétaire, directe et virulent, racontant le monde tel qui le vit : mauvais et violent. Seul le voleur dénote dans cette vie fait d’extrêmes, ce quatrième ouvrage qui n’a qu’un succès misérable à sa sortie est bien plus aboutit littérairement. Le style y est dense, la langue y est riche et la lecture y est un véritable régal. Je lui préfère tout de même Biribi pour la force et la passion qui lui sont propres, mais il est incontestable que l’écriture de Darien prend toute sa splendeur dans Le Voleur.

Moins connu, Georges Darien écrivit également quantité de pièces de théâtre, aucune n’a eu de grands succès, et encore aujourd’hui il n’est pas simple de se les procurer, encore des petites perles à rééditer. Faisons confiance aux éditeurs, ils retrouveront sûrement un jour tout ces textes enfouis dans les abymes de l’édition française.
Vous pouvez trouver en poche un peu partout la plupart des romans de Darien, sinon vous pouvez acheter pour 25 € l’Omnibus qui les regroupe tous. Par contre, c’est plus lourd et moins pratique à transporter. Si vous êtes riches, vous pouvez chercher et trouver assez facilement les éditions originales.

Dessine moi un hawlî

Posted by Jules | Posted in Livres | Posted on 24-12-2009

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C’était l’événement du Salon du livre de Casablanca : Al Amir Asghir. Le Petit Prince. Celui de Saint-Exupéry, traduit pour la première fois en darija, le dialecte marocain par Abderrahim Youssi. Le Petit Prince connaissait déjà une version amazighe depuis quatre ans, mise au point par un chercheur de l’Institut Royal de la culture amazigh, Lahbib Fouad. Ce sont de véritables actes politiques de la part de ces partisans des dialectes contre ceux, islamistes et protos pan-arabes, qui bataillent pour l’utilisation du seul arabe, langue de la Révélation pour les premiers et de l’unité pour les seconds. L’amazigh comme la darija sont des langues maternelles pour beaucoup et leur utilisation apparaît à certains comme le moyen de lutter contre l’analphabétisme.
L’histoire du Petit Prince présenterait de nombreuses similitudes avec la culture populaire marocaine et berbère – souvents orales – notamment les contes, dans son fonds comme dans sa forme.

Les références littéraires de Corto Maltese.

Posted by Jules | Posted in Livres | Posted on 18-12-2009

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Corto Maltese, en plus d’être une des plus belles bandes dessinées est une mine bien connue d’informations  historiques. Mais aussi littéraire. Petit tour des artistes croisés dans une des plus belles oeuvres couchées sur papier.

Il est à noter que le marin reçoit une solide éducation intellectuelle ; il étudie dès son enfance la Torah, le Talmud et le Zohar, ouvrages religieux et d’exégèse des plus précieux.

Un des premiers auteurs que Corto rencontre est l’écrivain Jack London, dans « La jeunesse », en pleine guerre russo-japonaise. Voyageur, militant, proche de la nature et autodidacte, London ne pouvait que plaire à Corto Maltese.

Dans une des plus belles aventures de Corto Maltese, « Fable de Venise », alors que l’aventurier va en venir aux mains avec des chemises noires, Gabriele D’Annunzio apparaît et calme les esprits. Ambigu en politique, plus homme d’action que de réflexion, passionné et rebelle, D’Annunzio cadre parfaitement avec l’univers d’Hugo Pratt et peut présenter des similitudes avec Corto, bien que le marin soit plus solitaire et moins engagé.
Le point de départ de l’histoire de « Fable de Venise » est une devinette posée à Corto par le Baron Corvo autrement dit Frederick Rolfe. Auteur excentrique, fervent religieux, ce dernier est aujourd’hui tombé dans l’oubli alors qu’il connut à une époque un relatif succès.

La plus littéraire des aventures de Corto, « Les Helvétiques », fait se rencontrer Corto et Herman Hesse. Lyrique, romantique, insistant sur la spiritualité et le syncrétisme religieux, l’oeuvre de Hesse n’est pas étrangère à l’univers du marin. Corto, s’installant chez l’auteur, en proie à des hallucinations s’empare du « Perzival » de Wolfram von Eschenbach; le chevalier-poète, grande référence de l’ésotérisme. Basculant dans le rêve, le héros rencontre Klingsor, protagoniste de l’oeuvre de Wolfram von Eschenbach et du « Dernier été de Klingsor » de Hesse.
C’est aussi dans « Les Helvétiques » que Corto fera la connaissance de Tamara de Lempicka, la peintre qui connnut d’ailleurs D’Annunzio. Aristocrate excentrique, Tamara de Lempicka ressemble à d’autres femmes inventées que le marin rencontre lors de ses aventures. Dans « Les Helvétiques », Corto croise aussi le chemin de Ernest B. Schoedsack, rélisateur des Chasses du Comte Zarrof et de King Kong.

Enfin, il est à noter que des poèmes de  Rimbaud ou Coleridge pour ne citer qu’eux sont récités par le marin au gré de ses péripéties.

« T’as vu, Mein Kampf en arabe! » Un touriste en Egypte.

Posted by Jules | Posted in Livres | Posted on 17-12-2009

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Coup sur coup sont sortis deux livres traitant des relations entre le monde arabe et le nazisme.

Le premier « Croissant fertile et croix gammée, Le IIIe Reich, les Arabes et la Palestine » des allemands Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann n’était pas passé inaperçu lors de sa parution en Allemagne il y a quelques années. L’ouvrage explique comment plus qu’un simple mariage de raison, c’est une haine du juif profonde et similaire qui rapprocha un temps une frange du monde arabe et la patrie du national socialisme. La figure central est bien sûr le grand mufti de Jérusalem, admirateur bien connu du Fürher et antisémite notoire. Mais les deux historiens déterrent des personnages et moments bien moins connus du grands publics. Stratégie, idéologie, les raisons et les mécanismes de cette alliance sont précisément décryptés. Une étude qui veut aussi éclairer l’actualité; antisémitisme latent de groupes de résistance palestinienne, négationnisme iranien…

Plus intéressé par l’idéologie et la politique que par les commandos SS arabes fans d’opérations coup de poings qui passionnent ses confrères allemands, Gilbert Achcar propose un ouvrage « Les Arabes et la Shoah » qui pourrait être une réponse sereine et raisonné au premier. Il décrit la multiplicité et la diversité des fascinations, des mécanismes idéologiques qui poussèrent nombres de dirigeants arabes dans les bras de la propagande du IIIème Reich. Le livre couvre une vaste période courant de la montée du nazisme à l’actualité. Se faisant plaidoyer politique, l’auteur propose en quelque sorte une double reconnaissance de la Shoah et de la Nakba comme point de départ pour la paix.