Gagnant ma croûte actuellement comme vendeur dans une grande surface spécialisée en produits culturels, j’ai remarqué un détail qui ne veut pas dire grand chose, mais qui pour moi est très significatif.
Depuis une année passée à travailler dans cette enseigne, les politiques commerciales m’ont toujours déçues. Et cette fois, ça s’est passé hier exactement. Vidant les rayons de tout le stock dévalué (présent depuis plus de 6 mois) pour le remplacer par les nouveautés, je me suis retrouvé, exagérément dans le rayon mangas (mais je le vois aussi au rayon littérature et dans d’autres si j’y regardais), avec des étagères quasi vides. Espacés par quelques livres en tranches, les livres sont en majorité en facing, c’est à dire en piles, couverture face au regard, et avec des gros trous entre deux.
Ce travail est d’autant moins réjouissant que chaque jour de nouveauté, les livres arrivent en stocks éléphantesques. En nombre dépassant toute logique commerciale, puisque les trois quart d’entre eux seront renvoyés aux fournisseurs (et une bonne moitié encore d’entre eux iront au pilon, mais c’est une autre question), les nouveautés sont commandés par des espèces d’agents dans des bureaux, qui s’y connaissent autant en livre que moi en football, et regardent uniquement le critère de rentabilité. En clair : le fournisseur permet une sur-remise si on achète 30 exemplaires de ce livre. Pourquoi faire la fine bouche et décréter que le livre ne se vendra pas, puisqu’une fois acheté on pourra le retourner et qu’on a les avances le permettant ? Et qui le retourne, ce livre, trois ou quatre mois après l’avoir mis en rayon ? Le vendeur, totalement dans son élément, tel le bébé nageur, qui nage pour ne pas se noyer.
Or, quelle ne fut pas ma surprise de me souvenir que quelques jours auparavant, ouvrant ce lien amical sur l’article Brèves (1) , je découvris le même état de fonctionner des grandes librairies new-yorkaises. Les facings sont moins flagrants sur étagères, mais tout ce qui y est narré, je le vois dans l’enseigne qui m’embauche. La bite littérature (vampires et jeunes demoiselles), les ouvrages pratiques, de santé, de cuisine, de jardinage et de développement personnel. Pas de littérature chrétienne mais un rayon ésotérisme, très prenant et très prisé. On vend des pendules, des boules de cristal, des bracelets feng-shui. OK, ce n’est pas une librairie, mais une grande surface spécialisée en produits culturels. Au-delà des livres, il y a des CD, DVD, Blu-ray, souris et claviers d’ordinateurs, mp3 et Ipods, jouets, papeteries, peintures, chevalets, scrapbookings, bref, ce qui se vend. Quid de ces auteurs géniaux de littérature ou de bande dessinée, qui auraient amplement leur place dans les rayonnages, sans les nouveautés de Katherine Pancol ou des éditions Bamboo ?

Premier exemple : Richard Brautigan*. Auteur à succès, mort prématurément et laissant derrière lui une oeuvre phénoménale, Richard Brautigan n’a plus sa place à l’endroit où je bosse. Un signet sur l’étagère mentionne son nom, mais plus de livres à cette place. Comme si, à l’image d’une vie, Brautigan n’était plus pour les lecteurs, qu’un nom dans le souvenir commun, comme un épitaphe : « Ci-git Richard Brautigan, grand auteur qui a vécu et ne vivra jamais plus que sur le signet de cette étagère. »
Deuxième exemple : Moebius*. Auteur de bande-dessinée inter-genre et inter-génération, toujours vivant et nous livrant encore aujourd’hui une réédition remarquable de L’Arpenteur Arzak, Moebius, alias Jean Giraud, n’a plus de place dans mes rayonnages. De L’Incal, avec Jodorowski, ne subsiste qu’un tome 7, résidu de commande client non désirée, et le volume 1 de la réédition d’Arzak. Sa série L’Incal sera elle aussi rééditée tome après tome et mois après mois depuis janvier pour le tome 1, dans ses couleurs d’origine, et pourtant, quand je vérifie, je ne trouve aucune commande dessus, ni celui paru en janvier, ni pour le prochain. Quand je dis « aucune commande dessus », j’entends que les agents commerciaux dans leurs bureaux devant leurs matchs de foot, n’ont pas commandé ces nouveautés, pourtant magistrales, quand bien même l’intégrale de L’Incal revisitée, publiée pour les fêtes, l’avait été, et vendue. (ne parlons pas de l’intégrale des années Métal Hurlant…)

En sera-t-il pour eux comme pour Raymond Carver, exemple assez semblable à Brautigan ? L’éditeur, Bourgois, devra-t-il rééditer son œuvre en intégrale* et faire parler d’elle au moment de la rentrée littéraire ? L’intégrale de Carver, éditée à L’Olivier, a été bien vendue, parce qu’elle avait été médiatisée, comme, aujourd’hui, au hasard, Stéphane Hessel*, Edgar Morin*, ou La Pensée Positive pour les nuls*.
Poussant le bouchon de mon analyse un peu plus profondément dans la bouteille de la culture mercantile, je réalisai que les librairies, et à plus grande ampleur, les grandes surfaces spécialisées en produits culturels, généralisaient la culture en ne mettant en avant que les 20% du stock, qui représentent 80% du chiffre d’affaires. Véridique. Et grand sujet de discorde, depuis longtemps avec mes chefs. Publiant cela, ma pensée n’est pas positive. Au contraire, comme le veut la saison, Hessel et Morin, puis la Tunisie et l’Égypte, je m’indigne et me révolte. Je n’ai plus rien à faire dans un magasin qui fonctionne au 20/80 et tend à travers cela, à uniformiser les goûts.
*1 : Richard Brautigan : retrouvez son oeuvre en poche chez 10/18 et chez Christian Bourgois et au Seuil, ses poèmes au Castor Astral
*2 : Moebius, et Jean Giraud : aux Humanos (L’Incal, l’intégrale Métal Hurlant…), chez Dargaud (Blueberry), chez Casterman et aujourd’hui chez Glénat
*3 : Raymond Carver : pour le peu qu’il en reste, tous ses textes ont été publiés à L’Olivier ; ses œuvres complètes en 6 tomes pour l’instant, ont été éditées entre août 2010 et janvier 2011
*4 : Stéphane Hessel, 93 ans d’indignation, Indignez-vous, éditions Indigène
*5 : Edgar Morin, seulement 89 ans, La Voie, éditions Fayard
*6 : La Pensée positive pour les Nuls, éditions First