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Dalva, de Jim Harrison

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 13-08-2010

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Avant que ne sorte le prochain livre de Jim Harrison, prévu pour les prochaines semaines, il est temps pour nous de parler de son meilleur texte – j’ai nommé Dalva, un de mes livres de chevet.

De retour sur les terres de sa famille dans le Nebraska, Dalva Northridge, assistante sociale à Santa Monica, est confrontée à son passé. Pour réussir à vivre au ranch de sa mère, elle doit se souvenir, d’absolument tout, d’elle, de ses origines, de son amour pour la vie, de ses doutes et de ses douleurs. Plusieurs deuils, nous nous en doutons, sont passés par là. D’abord celui de son père lorsqu’elle avait dix ans. Il a été abattu en Corée. Celui de son grand-père ensuite, lui qui l’a élevée. Il est mort lorsqu’elle avait dix-sept ans. Et surtout, c’est le deuil de son amant, qu’elle avait rencontrée à quinze ans et avec lequel elle avait vécu une brève mais intense passion. Ils furent séparés parce que sa famille gardait des secrets, comme le lecteur s’en rend vite compte. Mais elle devait se souvenir de Duane pendant toute sa vie, d’autant plus lorsqu’elle attend un enfant de lui, qui lui est ôté à la naissance. Quinze ans plus tard lorsqu’elle retrouvera Duane à son retour de la guerre du Viet-Nam, c’est pour l’épouser. Mais il est rentré traumatisé de la guerre, et se donne la mort au terme d’un voyage de noce dans un village de pêcheurs en Floride. Il est entré dans l’eau et n’en est plus ressorti. Dalva en restera meurtrie. Le seul être qui la rattache à lui, elle l’a abandonné à sa naissance. Et alors que l’enfant aurait trente ans, Dalva sait qu’elle va devoir le retrouver pour faire fuir les démons du passé.

Mais pour retrouver son enfant, elle devra comprendre son existence à elle, et avant tout comprendre les secrets de son union interdite avec le père de l’enfant abandonné. Jeune métis indien, ouvrier agricole au ranch de son grand père, Duane Cheval-de-pierre est lié par sa mère Rachel à la famille de Dalva, et plus exactement à son grand-père, à son père, et à son oncle Paul. On peut aisément imaginer la manière dont ils sont liés. Paul, qui vit désormais dans le désert de l’Arizona avec ses propres tourments et sa meute de chiens, avait joué un rôle important dans les drames vécus par sa nièce. Lorsqu’elle avait été séparée de son amant, puis de son enfant, puis endeuillée, c’était chez lui, toujours, dans le désert, qu’elle se rendait. Confrontée aux éléments et à la philosophie de son oncle, elle survivait à ses blessures. Sa mère, Naomi, veuve depuis quarante ans, institutrice à l’école du village, va prendre sa retraite et propose à sa fille aînée de prendre sa place. Dalva, quoique vivant depuis des années en Californie, n’est plus faite pour son travail social. Elle ne supporte plus la douleur des enfants dont elle doit s’occuper. Le dernier d’entre eux a été violé par son oncle de nombreuses fois et si violemment, qu’il en est un passage insoutenable à lire. Dalva, enragée, a assené au monstre un geste qui lui fait perdre son job. Au ranch des bords de la Niobrara, Dalva retrouve Lundquist, vieux cow-boy qui s’occupe du ranch de sa famille depuis le temps de son grand-père. Elle retrouve aussi sa petite soeur Ruth, mère d’un adolescent ingrat dont le père, qui a viré de bord et est devenu gay, a failli coucher une fois avec Dalva. Ruth raconte une virée avec un prêtre catholique qu’elle a défroqué et duquel elle tombe amoureuse. Naomi leur raconte ses souvenirs de femme, mais sans radoter. Ah oui ! Et Dalva avait été suivie depuis Los Angeles par son amant, un prof d’histoire à Stanford, mou et alcoolique, à propos duquel elle racontera à sa mère et sa sœur, qu’il ne la fait pas grimper aux rideaux mais est de bonne conversation, ce qui n’est pas si négligeable.

Michael n’est pas venu enterrer ses belles godasses dans la boue et les bouses simplement pour les beaux yeux de Dalva. Spécialiste de l’histoire des amérindiens et particulièrement de la période de leur écrasement par l’armée américaine, il avait rencontré Dalva parce qu’elle avait des choses à lui raconter à propos de sa famille. Son arrière-grand-père, le vieux Northridge, était de ces pionniers qui au lendemain de la guerre de Sécession, était parti dans les grandes plaines enseigner aux indiens l’art et la manière de cultiver les céréales, dans le but de les sédentariser dans leurs réserves. Loin de réussir sa tâche, en raison de l’aridité des terres allouées, il épousa une indienne de laquelle il eut le grand père de Dalva. Et ça, c’est important pour Dalva, le fait qu’elle soit métisse. Ça implique qu’elle ne fait pas entièrement partie de ce peuple de vainqueurs. Autre chose, et non négligeable, le vieux Northridge s’était construit ce superbe ranch où tous ses descendants continuent de s’ébrouer plus d’un siècle après lui. Il avait malgré tout été intégré dans la famille de sa femme, et délaissa sa propre famille, établie en Nouvelle-Angleterre, plus proche des universités que des prairies d’herbes hautes. Délibérément, le vieux Northridge choisit le camp indien à un moment de sa vie, moment irréversible dans l’histoire, et moment clé duquel Michael aimerait retrouver une trace. Alors Dalva, parce qu’elle s’est tout de même attachée à ce type qu’elle aimerait détester, finit par lui ouvrir le coffre contenant les carnets de son arrière-grand-père. Elle se plonge dedans, à ses dépens, et découvrira au fil de ses lectures les terribles secrets de ses origines.

Une saga familiale, historique, naturaliste, policière et sociale, Dalva, c’est tout ça. Avec aux commandes, comme on la connait, la verve d’un Jim Harrison au plus fort de son style. Dalva, c’est une expérience mystique. Le lecteur refermera ce roman avec l’étourdissement qu’il avait connu la première fois qu’il avait tiré sur un joint, ou peut-être la fois où il a senti le souffle divin sur sa nuque, que les plus croyants d’entre vous, lecteurs, aurez connu et reconnaitrez. Un fleuve de plus de cinq cent pages qui entraînera son lecteur au plus profond des tourments de la vie. Il y a dedans toute la détresse de destins brisés et toute la détresse d’un peuple brimé. Il y a les sujets forts de l’œuvre de Jim Harrison. Tout l’humanisme et cependant toute la violence qu’a connu l’humanité. Il y a, omniprésente, la nature. Celle, sauvage, du Nebraska. Celle qu’a découverte l’aïeul de Dalva, et celle qu’elle retrouve à son retour de Santa Monica. Il y a les grandes plaines, il y a le désert d’Arizona, il y a le golfe de Californie, il y a l’océan Atlantique et les Keys de Floride. Ce roman, comme tous les autres romans de Jim Harrison, est un hymne à la nature. C’est le plaisir des sens, écrit par un homme qui a perdu un œil étant enfant, et qui s’émerveille de tout ce qu’il voit. Avec lui, lorsqu’il les décrit, le lecteur sent les odeurs de prairie. C’est tout l’amour d’un homme pour les chevaux, les oiseaux, les chiens, le vent, la terre, les arbres et le ciel. C’est la nature, la première, qui aide les personnages du roman à se sortir de leur mélancolie. La nature, c’est aussi l’amour que se portent les personnages entre eux. L’amour filial qui prime sur le reste. L’écrivain avait perdu sa sœur et son père dans un même accident de la route lorsqu’il était jeune. Il sait retranscrire dans son roman la douleur qui en résulte. Et qui éclate au visage du lecteur. Lorsque Dalva pense à son enfant, Jim Harrison réunit dans son écriture toute la détresse et tout l’espoir de cette femme. Elle n’a eu qu’un enfant, elle sait qu’il vit quelque part sans le connaître. À l’endroit où il se trouve, sans le savoir, il perpétue le sang de ses ancêtres. Et ça la torture. C’est aussi l’amour sensuel, le plaisir des sens que l’on a retrouvé dans toute l’œuvre de l’écrivain, de son énergique et tendre jeunesse des sixties à ses derniers textes de vieil homme du troisième millénaire toujours sensible à la beauté et la douceur des femmes. Ça aussi c’est la nature.

S’il vous venait à l’idée, après avoir lu Dalva, de lire sa suite, intitulée La route du retour, suivez mon conseil et attendez plusieurs mois. Digérez le premier roman. Lisez même, si ce n’est pas déjà fait, des textes plus légers de l’auteur. Un bon jour pour mourir, road trip d’un vétéran du Viet-Nam et d’un beatnik, dans les années soixante, depuis la Floride jusqu’à un barrage sur le Colorado qu’ils veulent détruire par passion pour la pêche. Un petit air du Gang de la clé à molette, de Ed Abbey, en moins politisé, donc plus délirant. Ou les Légendes d’Automne, recueil de trois novellas dans lesquels on retrouve les thèmes chers à l’auteur. Un gringo qui se perd au Mexique, est laissé pour mort lors d’un règlement de comptes et se relève et cherche à se venger, mais ce n’est pas si facile, la vie de tueur, quand on n’en est pas un. (Les cinéphiles reconnaitront, si ce n’est le pitch, alors l’ambiance de l’excellent film de Sam Peckinpah : Bring me the head of Alfredo Garcia) Une histoire d’amour qui commence à l’université et termine vingt ans plus tard. Devenu gestionnaire riche et puissant de bonne réputation, le mec est quitté par sa femme au terme d’un beau mariage. À quarante ans passés, il quitte sa vie confortable, devient cuisinier et reprend la danse. Enfin, une saga familiale là encore, depuis le début du vingtième siècle et jusqu’à la fin ou presque, dans un ranch de l’ouest là encore, trois fils partis à la guerre, le père ancien militaire des guerres indiennes, un fils ne revient pas, les deux autres se battent pour une femme, elle épouse celui qui entre dans les affaires politiques et l’autre fait le tour du monde, revient, se marie avec une métisse indienne dont les parents travaillent au ranch depuis toujours, fait du commerce de whisky avec le Canada, sa femme se fait tuer par des salauds de flics qui ne savent pas utiliser leurs armes, et dégoûté, il part plus au nord et finit par se faire tuer par l’ours qu’il pourchasse depuis son enfance. Ce qu’il avait toujours rêvé. Une adaptation très moyenne de cette novella avait été réalisée dans les années ’90 avec Anthony Hopkins et Brad Pitt. Pitié, ne laissez pas vos enfants la regarder. Par sa faute, j’ai longtemps cru que Jim Harrison racontait des histoires de famille. J’ai compris bien plus tard qu’il allait plus loin.

Quant au prochain livre de Jim Harrison, c’est un recueil de novellas, qui d’après la présentation de l’éditeur, rappelleront celles des Légendes d’automne. L’une de ses nouvelles va clôturer l’histoire d’un autre personnage qui a son importance dans l’œuvre de l’écrivain, nommé Chien Brun, un métis indien, là encore. La novella qui donne son titre à l’ouvrage serait, toujours aux dires de l’éditeur, la préférée de l’auteur, prenant en compte la totalité de son œuvre. De la vengeance, encore, et un loup-garou. Surprenant.

Après avoir lu toute son œuvre, ou comme moi, si vous êtes fainéants, au moins la moitié d’entre elle, alors lisez les mémoires de Jim Harrison intitulés en français En marge (en V.O. : Off to the side : a memoir). Le lecteur y apprendra tout ce qui a construit l’œuvre de l’auteur, depuis son enfance, à son adolescence, la nature, l’écriture, les voyages, les femmes, la bouffe, la spiritualité. Un vrai régal.

Nous tenterons une prochaine fois d’analyser le rapport de Jim Harrison à la mort et au deuil, qui est, si je relis bien tous ses textes, le thème récurrent. J’en ferai quelque chose. Retenez moi si vous n’en voulez pas.

Tous les livres de Jim Harrison, romans, nouvelles, essais, poèmes et chroniques culinaires, sont disponibles en version poche chez 10/18, et la majorité d’entre eux le sont encore en broché chez Christian Bourgois (Dalva y est actuellement en rupture…)
Un recueil regroupant ses premiers textes, parmi lesquels Un bon jour pour mourir et Légendes d’automne, ainsi que Wolf -mémoires fictives, Sorcier et Nord-Michigan, est disponible chez Robert Laffont en collection « Bouquins ». Chacun de ces textes est disponible séparément chez le même éditeur en collection « Pavillons ».
Une odyssée américaine (2008) est chez Flammarion, comme son prochain livre, Les Jeux de la nuit prévu le 1er septembre. 

Interview de Jim Harrison en 1997 chez lui dans le Nord Michigan

Les pieds dans la boue

Posted by Jean-Mi | Posted in Livres | Posted on 29-01-2010

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Les pieds dans la boue, Annie ProulxLes pieds dans la boue est un recueil de plusieurs nouvelles. Toutes ont pour cadre les plaines du Wyoming et pour protagonistes des familles d’agriculteurs. N’oublions pas que ces agriculteurs, ranchers et garçons de ferme, ont été la fierté des États-Unis d’Amérique. Qu’ils ont nourri en bœuf tout un continent pendant des décennies, et sont aujourd’hui relégués au placard de la mémoire collective.

Loin des images d’Epinal du far-west, Annie Proulx, ayant vécu longtemps dans le Wyoming, nous livre une réalité différente d’Hollywood. Des textes très mélancoliques sur la survie d’hommes et de femmes qui tentent de maintenir par tous les moyens un savoir-faire originel transmis par leurs pères.

C’est la fin d’une époque. Les cow-boys dépeints par sa plume dans les années quatre-vingt-dix sont devenus végétariens pour ne plus élever de vaches, font du tourisme pour garder leurs terres. Mais ne prenons pas peur ; la virilité est toujours là, avec toujours le sarcasme propre à l’auteur. Les héros boivent, sa battent, font l’amour.

À l’image de la terrible nouvelle Brokeback Mountain dont le film a été adapté par Ang Lee, deux gardiens de moutons passent un été ensemble dans la montagne et tombent amoureux. Mais dans la violence de leur société des années soixante (aujourd’hui pourtant rien n’a encore changé dans le Wyoming), ils ne peuvent vivre leur union, et pendant vingt années de leur vie, ils vont se perdre, se retrouver, se perdre de nouveau, et picoler, se foutre sur la gueule et baiser.

À placer et lire entre un Méridien de sang de Cormac McCarthy et un Dalva de Jim Harrison.

Les pieds dans la boue, d’Annie Proulx, trad. Anne Damour, éditions LGF Le Livre de Poche, Paris, juin 2009, 6€, ou éditions Rivages, Paris, janvier 2003, 9€ (épuisé).