Être snob en littérature présente le même intérêt qu’être snob en toute chose. Pas la peine d’avoir lu un ouvrage pour le snober, je parlerais plus bas de livres que je n’ai jamais ouverts, en revanche une bonne connaissance du « livre snob » est primordiale. Vous remarquerez aussi que je ne citerais pas d’auteurs inconnus au bataillon, il faut toujours que le nom évoqué puisse évoquer, afin de faire son effet. Quelques contres exemples avant de commencer pour éviter toute méprise : lire Eudeline à la place de Philippe Manœuvre n’est pas faire acte de snobisme, c’est un parti pris dans le fashion. Belhaj Kacem à la place de Badiou, ce n’est pas non plus du snobisme mais du jeunisme, tout au plus. Enfin Siné Hebdo n’est pas plus snob que Charlie Hebdo car le caca-pipi n’est pas plus snob que le pipi-caca.
Voilà maintenant une petite série d’exemples. Le snob bien sûr bannit Sartre et Beauvoir de sa bibliothèque. Il les remplacera par un contemporain, un hussard, jeune, Kléber Haedens par exemple. Dumas est acceptable, mais Potocki est mieux, Paul Féval à la rigueur. Césaire, c’est désolant, est devenu de la négritude pour le peuple. On lui préférera donc Cheikh Anta Diop, dans la belle collection de poche de Présence Africaine. La Beat Generation est à déserter aussi ; Ginsberg, Gysin et autres Cassady, Dieu que c’est vulgaire. Le seul de ces hippies pouvant satisfaire un snob est Alexander Trocchi, héroinomane patenté, compagnon de route des situs, initiateur du projet Sigma, qui vous permettra en plus de snober dans un grand nombre de discussions, car il fût traducteur entre autres de Mandiargues, d’Obaldia, de Douassot et diffusa (à la criée) Beckett et Henry Miller parmi d’autres.
Mais l’on voit venir un apprenti snob, un Céline à la main et un air fier qui dit « oulala je n’ai pas peur de lire un auteur politiquement incorrect moi, attention ». Petit joueur. Pour couper court à toute discussion, sortez votre histoire de l’armée allemande de Benoist-Mechin, 6 volumes – trois sont déjà épuisés – reliés sous une épaisse couverture en tissu noir juste ornée d’une énorme croix-de-fer gaufrée puis dorée. Édition des années 60 de chez…Albin Michel… Et l’éternel étudiant, fier d’avoir découvert Maspero à 18 carats… Ah ah. Le snob lui préfère Dominique de Roux, un éditeur véritablement à la hauteur du siècle. Il est aussi des gens qui pensent que le nom de l’auteur, s’il est exotique, suffit pour impressionner… Non, ce n’est pas la peine de se la ramener avec un Murakami sous les yeux. Le prodigue Japon nous offre Mishima, classique mais classe, avec une biographie qui est à elle seule un roman d’aventures. L’engouement pour Larsson échappe bien sûr au snob, trop occupé à ressortir du rayon policier « Vamps » de Spinrad ou « Le mystérieux docteur Fu Manchu » de Rohmer. Un vampire maqué avec une tox qui parcourt New York en quête de sang d’accros, des promenades dans les bas-fonds londoniens à la poursuite du « péril jaune », ça ne vous convient pas ? Le snob se tient aussi loin des récentes éditions et rééditions d’Alfred Doblin. La révolution allemande, ça le connaît, il a déjà lu « Les réprouvés » d’Ernst von Salomon, certes écrit de l’autre côté de la barricade, par un corps franc, mais quelle plume ! Il paraît que Calvin intéresse ces temps-ci du fait d’un quelconque anniversaire. Mais pour la classe, ne nous soucions pas de ce réformateur. Il existe une certaine Pléiade, épuisée mais dénichable, les « Commentaires » de Blaise de Montluc, intrépide pourfendeur de protestants et mémorialiste remarquable. Maalouf est le comble du populaire, et sur des sujets comme les Assassins ou Khayyâm, on lira plutôt Vladimir Bartol ou Jean-Yves Lacroix. Laissez par ailleurs Negri, Kundera, Eco à d’autres. Vous cherchez un penseur moderne avec un nom à consonance méditerranéenne ? Jaime Semprun, haut du panier d’une pensée radicale contemporaine. Ses écrits inspirent en plus un tel pessimisme qu’ils vous mettront un iceberg dans le regard, des cernes sous les yeux qui vous donneront un air grave et blasé indispensable au snob.