
Rubin Carter
Il n’est pas besoin d’être médecin sportif pour remarquer à quel point les corps de beaucoup d’auteurs et de lecteurs sont mal foutus, tordus, et peu nerveux. Ce triste sort ne leur est pas réservé, disons que c’est une maladie courante dans le monde moderne. Mais dans leur cas, la faute serait-elle à chercher dans une haine du milieu des lettres pour celui de la sueur ?
Pourtant, d’un côté comme de l’autre, on raffole des lieux communs ; on « fait du judo » pour se « vider la tête » (ben tiens, vide la toi ta tête, tu la retrouveras coincée entres les planches et le tatami), on « bouquine » son « coup de cœur » pour « s’évader »…
En fait, d’autres liens existent, ceux de qualité ; ici ni évasion, ni vidage cérébral puisse t-il durer moins d’une minute. Parmi eux, ceux qui joignent boxe et littérature. Commencez donc par « Cinquante mille dollars » d’Hemingway, même si le style laisse parfois à désirer, il faut bien avouer. Pour les avant-gardistes, « L’Uppercut » de Brecht. Amoureux du désuet achetez vous le livre du champion Alphonse Halimi à la Table Ronde, il date de 63 mais est toujours dispo. Philosophes, sachez que Alexis Philonenko a écrit une histoire de la boxe et une biographie de Mohammed Ali en parallèle de son œuvre sur la philosophie allemande. Les révolutionnaires savent bien que la maison d’édition Libertalia a récemment réédité « Le Mexicain » roman « social » et sportif de Jack London. Je crois savoir que « Le colosse d’argile » de Fusaro, autobiographie romancée d’un boxeur devenu idole du régime mussolinien est un bel ouvrage. L’ethnographie n’est bien sûr pas en reste ; Loïc Wacquant a passé plus d’un an à étudier le monde de la boxe avant un ultime combat. D’une manière générale, vous retrouverez des scènes de combats, des intrigues de vestiaires ou de courtes digressions pugilistes chez de nombreux auteurs, notamment en polar (« Night Train de Nick Tosches, sorte de polar biographique sur Sonny Liston est à lire absolument), mais aussi chez des auteurs plus « classiques » ; Thackeray, Montherlant… Au début du siècle, les manuels de pratique et les histoires autour des boxeurs, des lutteurs de foire étaient légion, souvent dans la tradition de la littérature populaire. Beaucoup de titres malheureusement ne sont plus disponibles (« La foire au muscle » de Pierre Naudin, trouvable en occasion est un de ces chefs d’œuvres musculo-littéraire). Aujourd’hui et sur un autre continent, Philippe Bordas vous dévoile la vie des boxeurs en Afrique dans son livre de photos « L’Afrique à poings nus ».
Le meilleur pour la fin : Arthur Cravan bien sûr. Le poète-boxeur est lisible aux éditions Ivréa et Philippe Squarzoni en a réalisé un portrait en B.D franchement génial.
La boxe continuera à faire écrire, on l’espère et à servir de cadre esthétique à de nombreuses œuvres (récemment « Street Fight » du rappeur Alibi Montana).
Les argentés, eux penseront à m’offrir « GOAT » de Jeff Koons : 10 000 euros la version de luxe, 3000 la simple.
En attendant, quelques mots de Jules Vallès, mon éponyme qui me rejoint sur mes jugements (oui, c’est bien lui qui copie sur moi avec un temps d’avance) : « En France, on a presque du dédain pour ceux qui parlent gymnase ou lutte, et – à part un très petit nombre d’artistes et d’écrivains célèbres, Paul Féval, Gustave Doré, Français et d’autres — la plupart de ceux qui travaillent de tête, comme dit le peuple, restent dans leur fauteuil plus souvent qu’ils ne vont dans les salles de boxe. Je ne partage pas ce dédain, et j’ai, pour ma part, un peu fréquenté les endroits où l’on s’exerce à diriger et à doubler sa force. »